Tragique d'aujourd'hui en Palestine

Des roses et du jasmin d'Adel Hakim. Mise en scène de l'auteur. Théâtre national palestinien à Jérusalem est. Spectacle créé en juin avant tournée.

Avec deux productions en quatre ans le metteur en scène Adel Hakim, co-directeur du Théâtre des Quartiers d'Ivry avec Elisabeth Chailloux redonne un véritable élan au Théâtre national palestinien (TNP). Son premier spectacle présenté ici, on s'en souvient encore, Antigone de Sophocle, a été un authentique succès ; il a par la suite tourné plus de 150 fois tant en France qu'à l'étranger. Si la logique existe en matière théâtrale, il ne fait aucun doute que Des rose et du jasmin devrait (mériterait de) suivre le même chemin. Créé le 2 juin à Jérusalem est, le nouveau spectacle qui retrouve à quelques éléments près le même excellent noyau de comédiens que pour Antigone auquel sont venus se joindre de nouveaux arrivants, marque le retour d'Adel Hakim à l'écriture théâtrale que l'on espérait depuis longtemps (son Exécuteur 14 est encore dans toutes les mémoires). Un retour pour le moins ambitieux, puisque cette « épopée musicale » comme l'indique son sous-titre entend rien moins que de développer sur trois générations successives l'histoire d'Israël et de la Palestine, de 1948 à 1988. Écrite et montée dans l'exacte suite d'Antigone elle met en présence sur le plateau, dans un égal partage et dans une égale implication, les deux protagonistes du conflit, les protagonistes de la tragédie. De l'écriture à sa réalisation scénique, il est évident qu'Adel Hakim pense à la tragédie grecque, met ses pas dans ceux d'Eschyle et de Sophocle, invente une histoire de famille à l'aune de celles des Labdacides ou des Atrides. Et comme chez Eschyle et Sophocle, le spectateur est pris à la gorge à la vue de la mécanique impitoyable destinée à broyer les êtres et les consciences. La fable imaginée par Adel Hakim est tressée de manière serrée ; impossible d'en dénouer les fils intriqués dans l'Histoire, de l'attentat de l'hôtel King David perpétré le 22 juillet 1946 par l'organisation juive de l'Irgoun et dans lequel un de ses personnages, un militaire britannique qui a épousé une juive, perd la vie, aux massacres de Sabra et Chatila en 1982, au cours desquels un autre de ses personnages, palestinien de l'OLP, est tué, puis à l'Intifada de 1988… Douloureuse et tragique partition dont l'auteur et metteur en scène, avec son histoire de famille, met au jour les rouages de l'infernal engrenage. Son projet est d'une haute et nécessaire ambition. Il ose et n'est pas loin de gagner son pari, comme l'accueil du public au Théâtre national palestinien l'aura confirmé au fil des trois représentations données à Jérusalem. Adel Hakim metteur en scène opte avec beaucoup de justesse pour un jeu théâtral qui lorgne vers le conte, et qui se situe donc à mi-chemin entre le récit et le jeu, avec ses personnages qui n'hésitent pas à venir face au public raconter leur histoire dans l'habile dispositif scénique d'Yves Collet qui force le regard du spectateur à fixer le centre du plateau, alors qu'en fond de scène les dates des événements apparaissent sur un écran géant. Deux tables, quelques chaises et des panneaux translucides disposés de part et d'autre de la scène suffisent pour conter une histoire qui, si d'aventure elle risquait de frôler le pathos ou le mélodrame, est sans cesse cassée et mise à distance par un duo de clowns-danseurs, masculin dans la première partie du spectacle, féminin ensuite ; c'est là une formidable idée d'autant que ces duos, sortes d'équivalents décalés et dérisoires du chœur antique, finissent par s'impliquer dans le déroulement des séquences qu'ils présentent eux-mêmes et n'hésitent pas à commenter. Autre élément qui, paradoxalement, loin de déréaliser le sujet, le renforce ; vivants et morts se côtoient et dialoguent parfois. On songe bien évidemment aux Paravents de Genet, encore qu'Adel Hakim ne va pas jusqu'à mêler les ennemis terrestres de l'autre côté du miroir. Reste que la présence de la mort parcourt tout le spectacle. Elle en est presque la colonne vertébrale. Où sommes-nous réellement alors que les personnages de la « réalité » ont le visage maquillé de blanc, un maquillage qui disparaîtra au fil du spectacle, comme si justement la fiction (le théâtre ?) finissait par s'effacer au profit d'une réalité tragique ? Il va de soi que le projet d'Adel Hakim repose entièrement sur la qualité d'interprétation de son équipe d'acteurs palestiniens. D'où viennent-ils, quel a été leur cursus de formation pour avoir une telle présence, une telle intensité de jeu ? Est-ce parce que c'est de leur propre vie dont il est question ici, de leur propre histoire enfin déroulée dans son entièreté, et non plus par séquences comme c'est la coutume ? Pas seulement, bien sûr. On avait déjà découvert dans Antigone l'extraordinaire présence de Shaden Saleem (Antigone) et de Hussam Abu Esheh (Créon), dont les seules présences physiques tout de grâce pour la jeune femme, de force à peine contenue pour le comédien suffisent pour emporter l'adhésion, on les retrouve ici dans des rôles de frère et sœur presque incestueux (toujours le tragique !), le premier, membre de l'Irgoun, la seconde, femme écrasée par le destin, veuve du britannique victime de l'attentat de King David, mère, puis grand-mère d'une fille et de petits enfants qui se retrouveront, à leur insu, dans des camps opposés avant de disparaître volontairement ou non. La prestation de ces deux grands comédiens est rehaussée par la présence de leurs camarades de plateau, Alaa Abu Gharbieh, Kamel El Basha, Amira Habash, Faten Khoury, Sami Metwasi, Lama Naamneh et Daoud Toutah qui partagent avec eux un authentique et très homogène moment de travail.

Mettant le doigt sur un sujet si brûlant qu'il finirait presque par devenir tabou, le spectacle a le mérite d'évoquer sans fard un certain nombre de problèmes concernant le conflit israélo-palestinien qui ne manqueront pas de soulever rejets et protestations de la part des uns et des autres. C'est peut-être le rôle et l'honneur du théâtre que de provoquer ce type de réactions dès lors qu'il le fait avec l'intelligence et le talent déployés par Adel Hakim et son équipe dans Des roses et du jasmin.

Jean-Pierre Han

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