Le bonheur de la langue

FESTIVAL D'AVIGNON

Le Vivier des noms de Valère Novarina. Cloître des Carmes jusqu'au 12 juillet à 22 heures. Tél. 04 90 14 14 14.

Parmi toutes ses nombreuses qualités Valère Novarina pour qui la simple appellation de poète semble trop étroite à moins de la casser et de l'ouvrir, il en est une que je me plais à mettre en exergue, c'est celle du choix des titres de ses œuvres, qui sont plutôt des titres de chapitres d'une seule et même Œuvre. À cet égard le Vivier des noms qu'il nous présente aujourd'hui à Avignon après neuf longues années d'absence est tout à fait emblématique de son cheminement. Ce vivier (le terme prolonge celui de vie), il nous l'offre dans la cour du Cloître des Carmes ; on ne saurait trouver meilleur endroit pour faire éclater cette parole continue de l'auteur qui, en plus de son activité de plasticien, assume désormais celle de metteur en scène. Ne lui resterait plus qu'à revêtir l'habit de comédien – ce qu'il fait parfois en lisant en public ses propres textes de manière étonnante – mais point n'est besoin pour lui d'en arriver à cette extrémité : il a trouvé des comédiens, parfaits complices, qui reviennent de spectacle en spectacle et sont devenus de véritables, talentueux et singuliers, acteurs… novariniens. Dans l'espace ouvert et conçu comme toujours par Philippe Marioge, avec notamment le plateau entièrement recouvert de panneaux sur lesquels l'auteur a dessiné des personnages (petit choix parmi une production qui se compte par milliers), les paroles des personnages du Vivier des noms éclatent et ravissent aussi bien ceux qui connaissent son écriture singulière que ceux qui la découvrent. Au fil du temps, un phénomène s'est produit : ces paroles que l'on trouvait étranges, et pour les plus revêches, incompréhensibles avec cette façon très particulière de s'approprier le langage en le distordant, hors de tout logique narrative, tout cela est aujourd'hui reçu presque naturellement, sans aucun problème. Tout semble aller de soi ; preuve irréfutable que Novarina qui creuse depuis toujours avec la même intensité son propre chemin était peut-être en avance sur son temps, nous avons simplement réussi à un peu mieux l'accompagner et à l'apprécier dans notre vie quotidienne. Bonheur absolu d'un cheminement commun au cœur de la langue émise par un nombre presque infini de personnages, il y en avait 2587 dans le Drame de la vie dont ce Vivier des noms assume la continuité avec une dimension supplémentaire – une sorte de plaisante mise en abyme présentant le théâtre et son décor imaginaires – apportée dès le début du spectacle par une jeune femme incarnée par Agnès Sourdillon, avant que la parole ne soit donnée à l'Historienne, présentatrice, madame Loyal, maîtresse d'œuvre qu'interprète avec une belle maîtrise et beaucoup de grâce une nouvelle venue dans le cercle des acteurs novariniens, Claire Sermonne. Cette Historienne apporte un semblant d'ordre parmi tous les personnages consignés au départ par Novarina dans des carnets où il leur laisse parole, dialogue avec eux,… mais non, comme dirait Jean Genet, « ça déménage », et les fidèles Julie Kpéré, Manuel le Lièvre, Dominique Parent, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, Valérie Vinci épaulés par le musicien Christian Paccoud, Elie Hourbeigt et Richard Pierre, ainsi que des élèves du Conservatoire d'Avignon, s'en donnent à cœur joie. C'est Novarina tout entier que l'on retrouve, d'autant plus qu'il n'hésite pas à reprendre des séquences de précédents spectacles, mais le tout est habilement cousu, et réellement maîtrisé, encore qu'un peu long, ce qui est un exploit dans ce déluge verbal du meilleur aloi, que l'ombre de la mort (et donc de la vie) toutefois ne cesse de travailler.

Jean-Pierre Han

Le Vivier des noms est édité chez P.O.L, 2015

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