Dénonciation

FESTIVAL D'AVIGNON

Les Idiots d'après Lars von Trier. Mise en scène de Kirill Serebrennikov. Cous du lycée Saint-Joseph, à 22 heures. Tél. : 04 .90 14 14 14.

Enfant terrible du théâtre russe et donc traité par le pouvoir à cette aune qui est une marque d'infamie, le metteur en scène et réalisateur Kirill Serebrennikov qui dirige le Centre Gogol à Moscou depuis sa réouverture en 2012 a décidé de programmer des adaptations théâtrales de films qu'il aime, notamment parce qu'avec le choix des œuvres sélectionnées, il balaye trois décennies de son (notre) histoire : les années 1960 avec Rocco et ses frères de Visconti, les années 1970 avec Tous les anges s'appellent Ali de Fassbinder, et enfin, tout en s'accordant cette dernière adaptation Les Idiots de Lars von Trier pour les années 1990. Ce dernier spectacle a été créé à l'occasion de la réouverture du Centre Gogol. Les Idiots qui narrent les aventures (il y a un côté mauvais garnement dans le spectacle) d'un groupe de jeunes gens recherchant l'idiot qu'ils portent en eux, comme chacun d'entre nous, créant du même coup une sorte de micro-collectivité en marge de la société dont ils mettent à bas les masques (et la Russie de Poutine en possède pas mal) avec une très jouissive violence. On remarquera simplement que de 2012 à aujourd'hui, le pays, toujours sous la ferme autorité de Poutine aidé par l'église orthodoxe, s'est encore un peu plus radicalisée : fibre nationaliste exacerbée avec des lois régentant les relations avec l'étranger, autres lois condamnant l'homosexualité, annexion de la Crimée il y a un peu plus d'un an, etc. Gare aux fauteurs de troubles, et de toute évidence Kirill Serebrennikov est définitivement classé dans cette catégorie par les autorités de son pays. On ne peut cependant pas dire que ces autorités ont tout à fait tort au vu de ce qui nous est proposé dans un véritable tourbillon sur le plateau. Mais le public français, sauf à être au fait des questions politiques et sociétales russes, passera sans doute à côté de beaucoup de choses. Toutefois, même avec son peu de connaissance en la matière, la leçon ne peut qu'être retenue.



L'idée ou le procédé consistant à jouer les idiots ou les fous pour mieux dénoncer l'idiotie ou la folie qui ne disent pas leur nom, pour n'être pas nouveau (il y a quelques années des jeunes gens en France recherchaient le clown qu'ils avaient en eux, en particulier au sein de la BAC – Brigade Activiste des Clowns – et réalisaient des actions visant à ridiculiser les très sérieuses manifestations officielles), n'en reste pas moins extrêmement efficace. Kirill Serebrennikov la reprend donc à son compte avec une force de conviction plus que persuasive. Il n'oublie pas au passage et pendant toute la durée de la représentation de « citer » le film : enregistré, le jeu passe sur des écrans placés de part et d'autre de la scène dont les images ne sont pas toujours très visibles, des perchmans sont censés enregistrer le son… À la suite de Lars von Trier il respecte la charte de Dogma 95 consistant à ne pas avoir des décors et des accessoires inutiles, à refuser tout effet de lumière ou d'éclairage, etc. L'équipe d'une petite vingtaine de comédiens qui a très activement participé à l'élaboration du spectacle fait merveille, passant avec virtuosité d'un rôle à une autre dans un tempo endiablé, d'une séquence à l'autre. Reste toutefois que le propos n'est pas si clair que cela. Malin, trop malin Kirill Serebrennikov qui se met dans une position de surplomb comme s'il ne s'engageait pas vraiment auprès de ses personnages et ne prenait pas leur parti, et que dire de la séquence finale dans laquelle il fait monter sur scène de véritables « idiots », des trisomiques qui font quelques pas de danse au son de la Mort du cygne…, l'un des leitmotiv du spectacle.

Jean-Pierre Han

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