Ostermeier super star (suite)

FESTIVAL D'AVIGNON

Richard III de Shakespeare, version et traduction de Marius von Mayenburg. Mise en scène de Thomas Ostermeier. Opéra Grand Avignon. Tél. : 04 90 14 14 14

Le phénomène va s'amplifiant ; avant même que ne débutent les représentations de Richard III, revu et corrigé par Thomas Ostermeier et son complice traducteur Marius von Mayenburg – une habitude du duo aussi bien avec Shakespeare qu'avec Ibsen ou d'autres dramaturges sans que personne n'y trouve à redire – , la rumeur en faisait déjà l'événement du festival. On n'aura pas été déçu, Richard III version Ostermeier est bel et bien l'un des événements du festival avec le Thomas Bernhard mis en scène par Krystian Lupa que tout le monde a apprécié, mais qui n'a pas déchaîné la même idolâtre ferveur que le travail de l'équipe de la Schaubühne de Berlin. Reste à savoir ce qu'il en est réellement de ce Richard III, version Marius von Mayenburg. Qu'en est-il de cette pièce de jeunesse de Shakespeare, un auteur auquel Ostermeier s'est, tout comme avec Ibsen, mainte et mainte fois confronté ? Autant le dire d'emblée, le metteur en scène allemand désormais vénéré en France où on pourrait même aller jusqu'à lui proposer la direction d'un grand théâtre national (d'ailleurs la ministre de la culture de retour à Avignon se fait un devoir d'aller assister à une représentation du spectacle), n'aurait peut-être pas monté cette pièce de Shakespeare s'il n'avait pas eu son interprète quasi idéal, lui aussi en passe de venir une véritable star avec son talent certes mais aussi ses petites habitudes comme celle de sortir de son rôle pour interpeller les spectateurs gloussant de plaisir et même dans l'attente de ces « écarts », Lars Eidinger. Richard III, c'est lui, et il ne saurait en être autrement, et d'ailleurs, malgré la grande qualité, comme toujours, de l'ensemble de la distribution, il n'est question que de lui, on ne voit que lui sur le plateau, dans un accoutrement qui le transforme en machine (désirante ; le désir du pouvoir et du mal), véritable robocop, tête sanglée dans une sorte de casque, bosse visible à l'œil nu, pied mal formé, boitillement prononcé, corps cassé, mais qui se redresse dans toute sa nudité et sa beauté dès lors qu'on lui a retiré son justaucorps guerrier… image cauchemardesque du personnage qui néanmoins fascine et pour lequel on éprouve une certaine empathie voire une certaine sympathie. C'est le talent de Lars Eidinger de nous embarquer vers ce sentiment trouble ou double, entre terreur tragique et bouffonnerie. Sa prestation, de ce point de vue, est d'une saisissante perfection. Pour ce qui est du reste, Ostermeier et ses camarades s'amusent beaucoup, caricaturant avec un plaisir gourmand et avec maîtrise leurs personnages jusqu'à devenir des marionnettes vivantes – il y en d'ailleurs des vraies pour certaines scènes – dans le seul but de mieux mettre en valeur le séduisant monstre au registre vocal impressionnant qu'un micro descendu du ciel ou des cintres, c'est tout un, amplifie de temps à autre, alors que, côté cour, une batterie (avec Thomas Witte) rythme et accentue le bruit et la fureur de l'ensemble. On l'aura compris, tout se passe au centre de la scène, un endroit que Richard III-Lars Eidinger ne quitte pratiquement pas. Ainsi l'a voulu Thomas Ostermeier.

Jean-Pierre Han

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