Un spectacle envoûtant

FESTIVAL D'AVIGNON

Antonio e Cleopatra d'après Shakespeare. Mise en scène de Tiago Rodriguès. Théâtre Benoît XII à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14.

Des trois Shakespeare présentés lors de ce festival – on reconnaîtra au moins à Olivier Py le mérite d'avoir tenté de donner cette colonne vertébrale internationale à la manifestation – celui proposé par le portugais Tiago Rodriguès, est sans doute, et très paradoxalement, le plus proche sinon de la lettre, du moins de l'esprit du poète élisabéthain, parce que apparemment le plus humble. Avouant d'emblée être dans l'incapacité de faire jouer Antoine et Cléopâtre « ”comme il faut”, avec les règles que l'on nous a apprises pour jouer ce théâtre-là. Je ne me sens pas à la hauteur, je n'en ai pas le courage ou la sagesse » (Les Inrocks), le nouveau directeur du Théâtre national Dona Maria II à Lisbonne, a entièrement réinventé la pièce de Shakespeare, réécrivant un « autre » texte (poète, il a composé six chants autour des deux figures mythiques dont le cinéma hollywoodien n'a pas manqué de s'emparer, en 1963, avec un trio composé de Joseph Mankiewicz, le réalisateur, Richard Burton et Elisabeth Taylor dans les rôles-titres), inventant un nouvel espace, une scénographie belle et pertinente, pour lancer sur le plateau ses deux comédiens, également chorégraphes et danseurs, Antoine et Cléopâtre, superbes Sofia Dias et Vitor Roriz, chargés de rendre compte de l'histoire de leur passion incluse dans la grande Histoire. Dans l'espace épuré recouvert au sol par une toile couleur sable qui se prolonge bleuie en fond de scène vers les cintres ou le ciel, avec un grand mobile à la Calder dans lequel se reflètent parfois la silhouette des protagonistes, se joue une surprenant partition à deux, elle et lui, lui et elle, Antoine et Cléopâtre, dans une chorégraphie fascinante qui vous emporte dans un autre espace-temps, ramassant tous les espaces et toutes les temporalités de la pièce de Shakespeare. Dans le même mouvement tout se passe comme si les deux interprètes tentaient, en vain, d'habiter l'espace devant nos yeux, de saisir la matière même du temps, répétant les mêmes gestes, énonçant les mêmes vers de Tiago Rodriguès, dans un jeu de répétitions, d'inversions de rôles et de paroles, entre accords et désaccords, aimantation entre les deux amants et désaimantation. De cette approche qui trouve sa propre grammaire, ce qui l'autorise à citer la musique du film de Mankiewicz, sourd une émotion intense et rare.

Jean-Pierre Han

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