Paroles nécessaires

Festival d'Avignon off

Conversations, ou le voyage d'Ulysse de Primo Lévi et Ferdinando Camon. Mise en scène de Dominique Lurcel. Théâtre du roi René à 11 heures, les jours pairs. Tél. : 04 90 82 24 35.

En 1995 le spectacle fit les beaux jours du festival in à la Chapelle des Célestins avant de partir pour une longue tournée. Considérons sa re-présentation dans le off comme une halte avant qu'il ne reparte pour une autre tout aussi fructueuse (et nécessaire) tournée. Le spectacle est le même, à quelques modulations près, avec les mêmes interprètes, Gérard Cherqui et Éric Cénat qui avaient travaillé avec le metteur en scène Dominique Lurcel à l'adaptation de ces conversations entre Primo Levi et Ferdinando Camon. Un dialogue d'une très haute tenue littéraire et intellectuelle noué entre 1982 et 1986, un an avant le suicide de Primo Levi, entre deux écrivains, l'un de culture chrétienne, Ferdinando Camon, l'autre de culture juive réchappé du camp d'Auschwitz. Leur parole semble encore plus nécessaire aujourd'hui qu'il y a vingt ans lors de la création du spectacle ; on pourra le déplorer car c'est le signe d'une dégradation de nos sociétés dans lesquelles tout devoir de mémoire semble désormais quasiment superfétatoire. S'il est grave, et parfois tragique dans ce qu'il décrit (il est bien sûr question de l' « expérience » d'Auschwitz, mais aussi du Goulag, de la responsabilité de témoignage des écrivains, etc., le dialogue entre les deux écrivains sait rester dans un registre presque apaisé, léger ; la douce ironie de Primo Lévi répondant aux questionnements incisifs de Ferdinando Camon, sa manière de manier le langage, de l"'écrire", y sont pour beaucoup. Ce ne sont là que de pudiques masques – élégance suprême – occultant une douleur profonde. À jamais inscrite dans son corps. Dans un espace réduit à sa plus simple expression, quatre chaises, deux à jamais vides, les deux autres occupées par les protagonistes sur le devant de la scène face au public, les deux comédiens, Gérard Cherqui et Éric Cénat, sous la houlette de Dominique Lurcel, jouent de ce registre à la perfection, et nous embarquent dans un moment fort, bouleversant, et d'une nécessité absolue.

Le spectacle se joue en alternance avec Le Contraire de l'amour, journal de Mouloud Feraoun, qu'il ne faut pas non plus rater. Les deux spectacles évoluant dans le même registre que le nom de la compagnie de Dominique Lurcel, le metteur en scène, « Passeurs de Mémoires » définit parfaitement bien.

Jean-Pierre Han

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