Réjouissances littéraires et théâtrales

Le metteur en scène polonais d'Antoine Mouton. Christian Bourgois éd., 118 pages, 12 euros.

Libraire au Théâtre national de la Colline à Paris, Antoine Mouton a un poste idéal pour observer chaque soir l'étrange ballet des spectateurs en attente de la cérémonie théâtrale, les retrouvant à la fin de la représentation s'éclipsant rapidement ou cherchant désespérément le texte de la pièce qu'ils viennent de voir, ou quelque document qui leur permettrait d'éclairer leur lanterne. Entre-temps pendant le déroulement du spectacle, Antoine Mouton a tout loisir de rêver, d'imaginer mille et une péripéties plus ou moins liées à ce qui se passe de l'autre côté des portes de la salle qui laissent parfois échapper quelques bribes de réplique. De son côté la vie semble fonctionner au ralenti, dans un silence imposé. Rêverie mise un temps entre parenthèses, Antoine Mouton peut aussi feuilleter quelques ouvrages que propose la librairie. De Georges Perec ou de Witold Gombrowicz par exemple. Pour son premier roman, Le metteur en scène polonais, en toute simplicité, et pour notre plus grand plaisir, il a mixé les deux choses, le foisonnement de la rêverie qui frise le délire et une connaissance littéraire approfondie. Le tout à partir de quelques données bien réelles : il y a deux ans le grand metteur en scène polonais Krystian Lupa présentait dans ce même théâtre un spectacle « phénoménal » de 4 heures 15 tiré d'un roman « d'un auteur autrichien mort qui avait pourtant beaucoup écrit pour le théâtre », Thomas Bernhard pour ne pas le nommer (et Antoine Mouton ne le nomme jamais dans son livre, pas plus qu'il ne révèle le nom de son « metteur en scène polonais », mais il nous en dit suffisamment pour que tout le monde les reconnaisse !). Titre du roman et du spectacle : Perturbation. Un titre on ne peut plus approprié ; le public à la sortie du spectacle, conquis ou pas, était réellement perturbé : une observation saisie sur le vif par le libraire qui s'est interrogé sur cet état d'esprit particulier, et en a fait son miel. À partir de quelques petits faits réels Antoine Mouton construit une fable d'une éblouissante drôlerie qui ravira certainement les amateurs de théâtre qui seront heureux de reconnaître les faits et allusions qui fourmillent. Pour les non-initiés il y a simplement une véritable jonglerie littéraire dans un style qui évoque donc et Perec et Gombrowicz, mais surtout reprend les ressassements et autres obsessions chères à Thomas Bernhard soi-même. C'est du grand art d'un véritable amateur de littérature pas seulement théâtrale, et qui s'essayerait au pastiche. Avec des inventions du plus bel effet comme cette histoire du metteur en scène ayant lu et adapté les trente premières pages du livre de l'auteur autrichien, sans avoir jamais été plus loin, et qui s'aperçoit soudainement lors de ses relectures desdites trente pages que des personnages ont totalement disparus. Il se met donc à leur recherche jusque derrière les planches de sa bibliothèque, alors que d'autres personnages surgissent venus d'on ne sait où ; sans doute un épisode de plus pour faire sombrer le grand homme dans la folie… Quant à l'histoire d'une armoire reçue en héritage d'une parfaite inconnue, elle fait penser au court-métrage de Roman Polanski, Deux hommes et une armoire, dans lequel on voit deux hommes s'enfonçant dans la mer tout en portant une armoire … Quand on aura dit rapidement qu'il y a aussi du mystère et du suspense dans ce petit livre, on aura à peine évoqué les mille et une surprises et facéties que nous réserve l'auteur.

On parle beaucoup de la reprise du grand succès du dernier festival d'Avignon, Des arbres à abattre d'après Thomas Bernhard par Krystian Lupa (voir critique en dernière page), au théâtre de la Colline la saison prochaine. Si l'affaire se réalise espérons qu'elle poussera Antoine Mouton à poursuivre les aventures de son metteur en scène polonais…

Jean-Pierre Han

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