Pirandello décortiqué

Les Géants de la montagne de Pirandello. Mise en scène de Stéphane Braunschweig. Théâtre national de la Colline. Jusqu'au 17 septembre, puis du 29 septembre au 16 octobre à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

C'est une équation difficile à résoudre qui attend les metteurs en scène qui s'attaquent aux Géants de la montagne de Pirandello. Mise en abîme théâtrale chère à l'auteur portée à son point d'incandescence, la pièce nous fait également voyager dans des contrées que la raison ne saurait vraiment capter ; ce sont celles de l'imaginaire travaillées par la magie pure. L'œuvre, probablement l'une des plus belles de l'auteur, fascine d'autant plus qu'elle est restée inachevée. Pirandello y travaillait depuis huit ans (depuis 1928) lorsque la mort mit un terme à son entreprise. La pièce reste en suspens – peut-être ne pouvait-elle d'ailleurs vraiment s'achever – alors qu'au loin, dans la montagne, se fait entendre le bruit sourd des Géants qui arrivent ; nous sommes en 1936, la résistible ascension de Mussolini se poursuit avec fracas… La relation de Pirandello au fascisme de Mussolini est complexe. S'il avait eu la tentation de s'en rapprocher dans un premier temps, il lui fallut vite déchanter, notamment avec l'interdiction de sa Fable de l'enfant échangé en 1934, alors qu'il était en pleine rédaction des Géants de la montagne. Il ne faut donc pas s'étonner de retrouver cette Fable au cœur des Géants de la montagne. C'est en effet cette pièce que la comtesse Ilse (toujours superbe Dominique Reymond) entend représenter à tout prix avec les derniers compagnons de sa troupe théâtrale accueillie au cours de leurs pérégrinations et à bout de force par des « poissards », squatters hauts en couleurs que le magicien Cotrone, une étonnante figure théâtrale incarnée avec une ostentatoire gourmandise par Claude Duparfait, dirige avec doigté et fermeté.

L'équation est difficile à résoudre, car il s'agit de rendre la fable lisible (ce qu'elle n'est pas dans nombre d'anciennes mises en scène de la pièce), tout en jouant sur son côté magique et en nous embarquant dans les méandres de l'imagination. Stéphane Braunschweig, à son habitude, c'est sa marque et son style, éclaire parfaitement les choses, rend la pièce compréhensible… un peu trop même car c'est au détriment du déploiement de l'imaginaire. C'est une option. Il y a là, sur le plateau, le déroulement d'une fable qui finit par nous laisser de marbre ; la magie théâtrale n'opère pas. Restent de belles images, presque glacées, dans le cadre scénographique conçu comme toujours par le metteur en scène et qui, pour être intéressant (vieux théâtre ou vieux cinéma posé sur le vaste plateau qui laisse l'espace alentour libre) ne nous convainc pas vraiment, ou dans lequel plutôt rien de ce qui pourrait troubler notre conscience ne surgit.

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce traduit par Stéphane Braunschweig a paru aux Solitaires intempestifs.

admin