Naissance d'un nouveau monde

La fameuse tragédie du riche juif de Malte de Christopher Marlowe. Théâtre de l'Épée de Bois-Cartoucherie, juqu'au 29 novembre, à 20 heures. Tél. : 01 48 08 39 74.

La vigueur, l'énergie et l'impertinence après lesquelles de nombreuses jeunes compagnies (des collectifs, bien sûr) courent en vain, ce n'est certes pas chez eux qu'il faut la chercher, mais bien chez ce vieux briscard de Bernard Sobel, intelligence toujours affûtée, regard toujours aussi perçant jeté sur le monde d'aujourd'hui. En un mot toujours aussi alerte. Il nous en administre une nouvelle preuve en allant chercher la pièce d'un élisabéthain qu'il connaît bien pour l'avoir déjà montée à deux reprises au temps où il officiait à Gennevilliers, La fameuse tragédie du riche juif de Malte de Christopher Marlowe. Un auteur qui sentait le soufre de son vivant, voyou selon les critères de la bonne société d'alors, celle de la fin de la Renaissance, athée traduit devant le Conseil privé d'Elisabeth 1er pour ce « crime », homosexuel ayant tâté de la prison, il mourut en 1593 assassiné à l'âge de vingt-neuf ans au moment où Shakespeare entreprenait l'écriture de ses drames historiques.

1593, un monde bascule, celui de la féodalité, la chrétienté invente le capitalisme avec la bénédiction de l'Église. Tout désormais s'achète et tout se vend, la paix comme le reste ; c'est bien ce que nous montre le Juif de Malte. Que l'affaire se passe à Malte n'est pas un hasard. L'île se situe en un point stratégique de la Méditerranée et est l'objet des convoitises de toutes les puissances de l'époque. Pour prix de sa tranquillité avec les Turcs, le gouverneur maltais se voit contraint de payer un lourd tribut englobant dix ans d'arriérés. Qu'à cela ne tienne il suffira de « solliciter » les juifs et plus précisément le richissime Barabas dont tous les biens sont simplement confisqués. Mais il y a un os : ce Barabas est un monstre qui semble avoir lu Machiavel et qui n'aura de cesse de se venger. Passons sur les multiples intrigues, complots et autres machinations ; c'est œil pour œil, dent pour dent, meurtre pour meurtre, trahison pour trahison. Car tout le monde trahit dans cette histoire, le « méchant » juif bien sûr qui livre pour ainsi dire les clés de la ville aux turcs, mais aussi les bons chrétiens comme le Gouverneur. En réalité Marlowe met à bas tous les masques de la société. Barabas, un monstre ? Pas plus, pas moins que les autres personnages. À telle enseigne que l'on finirait presque par le prendre en sympathie d'autant que c'est Bruno Blairet qui lui donne corps et que son interprétation toute de fougue maîtrisée, comme volontairement jouée et présentée comme telle, emporte très vite l'adhésion. Grand manipulateur, c'est bien lui qui dévoile les rouages de la machine à profit qu'est en train de devenir le monde de l'époque. Tout cela Bernard Sobel l'analyse, le donne à voir en le décortiquant avec une science de la scène parfaite. Il n'a plus les moyens qu'il avait à Gennevilliers qui était un Centre dramatique national, et de réaliser une scénographie comme celle qu'avait superbement faite Nicky Rieti en 1999, mais avec « quatre planches et pas grand-chose » signées Jean-Baptiste Gillet, et surtout avec une belle distribution de jeunes comédiens issus de différentes écoles (CNSAD, Ensatt…), et bien encadrés par Bruno Blairet donc, mais aussi par Jean-Claude Jay, Anne Caillère, Éric Castex, Xavier Tchili – ils sont une petite vingtaine à habiter scène et salle – il parvient à nous offrir un spectacle à la fois réjouissant et de haute volée.

Jean-Pierre Han

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