Pirandello : perspectives nouvelles

La Volupté de l'honneur de Luigi Pirandello. Mise en scène Marie-José Malis. Théâtre de la Commune d'Aubervilliers. Jusqu'au 20 novembre. Tél. : 01 48 33 16 16.

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Pour qui suit un tant soit peu le parcours de Marie-José Malis il apparaît très clairement que sa dernière mise en scène, celle de La Volupté de l'honneur de Pirandello, représente non pas un aboutissement – il n'y en a jamais vraiment dans cette matière – mais sans aucun doute sinon une réussite absolue du moins un point d'accomplissement fort probant de ses recherches. Car Marie-José Malis, cherche et cherche encore, et ce n'est pas un hasard si elle passe pour la énième fois par Pirandello dont elle a programmé un second spectacle pour la saison au théâtre de la Commune d'Aubervilliers qu'elle dirige, On ne sait comment, qu'elle avait déjà mis en scène il y a quelques saisons, ainsi que deux autres œuvres du dramaturge sicilien, Le Plaisir d'être honnête et Les Géants de la montagne. Autant dire qu'elle connaît parfaitement son sujet, l'univers et les problématiques du théâtre de Pirandello. Rien d'étonnant si elle aime à revenir sur le même auteur, sur les mêmes œuvres, afin, à chaque fois, d'en mieux pénétrer leur mystère. Démarche presque nécessaire lorsqu'il s'agit de quelqu'un de la trempe de Pirandello dont le moins que l'on puisse dire est que les pièces ne se donnent pas d'emblée de manière évidente, La Volupté de l'honneur comme les autres. Bien sûr on sera tenté de dire qu'une fois de plus, à son habitude, l'auteur nous plonge dans le bain des jeux et la réalité et de la fiction, s'amusant à démonter le mécanisme théâtral du vrai et du faux, reste que d'une pièce à l'autre les variations sur ces thématiques nous plongent toujours dans des abîmes vertigineux. Il y a pourtant au départ comme une donnée de base d'une belle simplicité : soit ici, pour le dire vite, la narration d'un vrai-faux mariage (mais pourtant finalement et légalement bien réel !) proposé à un homme en situation précaire par un comte, un homme marié, pour masquer sa liaison avec une jeune femme qui attend un enfant de lui. Bien évidemment, la supercherie accomplie, les choses ne se passeront pas comme prévu non pas tant pour des raisons dramatiques et romanesques cousues de fil blanc, mais parce que les arguments développés par le mari de substitution concernant son contrat, sa manière de s'y conformer de manière plus que scrupuleuse – c'est cela la volupté de son honneur – ne peuvent que mener à une impasse dans le monde de la « réalité ». Ce débat nourrit la pièce. Mais il y a beaucoup plus que cela, et tout le talent de Marie-José Malis réside précisément dans sa capacité à nous restituer de superbe manière tous les autres termes du débat. Ouvrant la pièce comme on ouvre un fruit, mettant tout au jour et à plat, surgissent toutes les strates de la pièce, des plus évidentes aux plus secrètes. Le plateau mis à nu dans la dernière partie du spectacle dévoilant l'envers du décor, le signifie très clairement. Dans le même temps elle revivifie la pièce, en restitue la modernité politique, alors qu'on pourrait la croire passée, vieillotte à certains égards (la pièce date de 1917). Dans le dispositif scénique donné en partage au public (salle et scène sont au même niveau, éclairés, ou non éclairés) selon la même intensité lumineuse, avec ses dégagement en contrebas, des deux côtés, les acteurs s'avancent souvent face au public, regard fixé vers l'infini, au-delà des apparences toujours trompeuses. La direction d'acteurs est tout simplement remarquable. C'est joué au cordeau avec une intensité inouïe par l'ensemble de la distribution, chacun dans le registre de son personnage, du principal qui impose sa force et sa puissance presque maladives, en tout cas douloureuses, Olivier Horeau, au plus petit qui n'a quasiment qu'une réplique à dire, Frode Bjornstad qui au passage, en trente secondes, se compose une silhouette étonnante, en passant par Sylvia Etcheto que l'on avait déjà distinguée dans Hypérion et qui donne vie ici avec une force intérieure rare à la maîtresse du marquis, Victor Ponomarev, plus bourgeois que noble, sans oublier encore Michèle Goddet, nouvelle venue dans l'équipe des comédiens avec lesquels Marie-José Malis travaille depuis presque toujours, mais qui s'y fond à merveille, jouant au même diapason que ses camarades de plateau. Marie-José Malis et ses camarades confèrent à la pièce de Pirandello une intelligence et des perspectives pas forcément visibles à première vue et telles que l'on ne les imaginait pas.

Jean-Pierre Han

Photo ©Willy Vainqueur

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