Un savant démontage

Fin de l'Histoire d'après Witold Gombrowicz. Mise en scène de Christophe Honoré. Théâtre de la Colline, jusqu'au 28 novembre. Tél. : 01 44 62 52 52

Décidément Christophe Honoré a un goût prononcé pour la littérature ; après son spectacle sur le Nouveau roman, le voici qui s'attaque à Witold Gombrowicz et plus précisément à ses fragments réunis dans L'Histoire qui devait donner naissance à sa pièce Opérette. Littérature ? N'oublions pas que Christophe Honoré avant même de se faire connaître au théâtre puis au cinéma était entré en littérature en écrivant des romans et que sa bibliographie en tant qu'auteur pour la jeunesse est importante. Pour qui entendait œuvrer dans les traces de l'Histoire, en faire état tout en l'interrogeant, il est évident que ces écrits de Gombrowicz tombaient à pic. D'abord, bien sûr par leur aspect fragmentaire qui autorisait une grande liberté de manœuvre, ensuite parce qu'ils furent rédigés au fil des années par l'auteur et qu'eux-mêmes revenaient ou devaient revenir clairement sur le déroulé de l'Histoire, de la guerre de 1914, à Hitler et Staline… Un matériau idéal pour l'écrivain Christophe Honoré qui, en l'occurrence fait preuve d'une connaissance aiguë de l'œuvre et de la vie de l'auteur polonais longtemps exilé en Argentine du fait de l'invasion de son pays par les troupes allemandes. À ce stade c'est tout simplement un régal de voir comment, théâtralement, Christophe Honoré, qui n'hésite pas à se servir d'autres textes de Gombrowicz, notamment certains tirés de son Journal, s'y entend pour faire surgir ce qui fait le rythme et la matière même de son œuvre, notamment sur les sujets de l'immaturité, de la jeunesse et des relations troubles entre individus (Witold et son ami). Dans l'immense et imposante scénographie d'Alban Ho Van (un hall de gare ?) Witold, à qui Erwann Ha Kyoon Larcher prête sa grâce, virevolte pour tenter d'échapper à l'emprise de sa famille très haute en couleur. Si terrifiante aussi qu'il ne faudra pas s'étonner de voir ses membres se transformer dans un autre mouvement en personnages historiques bien connus. À ce niveau, le spectacle aura évolué en une sarabande infernale, une loufoquerie qui lorgne vers Charlot dans ses moments de sagesse où sévissent Hitler, Mussolini, Staline… vers la folie furieuse du Docteur Folamour dans ses autres moments. C'est violemment drôle et assumé par les comédiens emmenés par l'étonnante et déjantée Marlène Saldana à qui Annie Mercier ne le cède en rien, alors que l'on n'est guère surpris de voir le père de l'auteur, Jean-Charles Clichet, métamorphosé en Mussolini, Sébastien Éveno en pathétique Chamberlain, Julien Honoré en Hitler, etc. Alors qu'Élise Lhomeau et Mathieu Saccucci complètent la distribution avec efficacité. Le spectacle est ainsi construit par étagements qui se contaminent dans une construction savante, un mouvement très gombrowczien en somme, pour démonter ce qui reste de l'Histoire dont certains comme Francis Fukuyama, présent dans une séquence avec ses « collègues » Hegel, Kojève, Derrida et Marx, avait annoncé la fin. Un spectacle « terriblement intelligent » comme aurait dit le jeune Victor de Roger Vitrac.

Jean-Pierre Han

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