Fantômes théâtraux

Ils ne sont pas encore tous là… d'après La Cerisaie de Tchekhov. Mise en scène de Chantal Morel. Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes à 20 h. Tél. : 01 43 74 24 08

C'est un beau titre que celui trouvé par Chantal Morel et ses camarades pour leur dernier chantier, une autre appellation pour désigner leur récent travail sur La Cerisaie de Tchekhov. Ils ne sont pas encore tous là… a le mérite de nous renvoyer à plusieurs réponses. Qui ce « ils » désigne-t-il ? Ceux qui, à l'instar des personnages qui doivent assister au spectacle de Treplev dans La Mouette, n'arrivent toujours pas ? Ou tout simplement les comédiens de cette soirée consacrée à La Cerisaie ? Pour ceux-ci on en restera là, car ils ne seront que trois à jouer ou à évoquer à leur manière la pièce de Tchekhov. Trois qui interpréteront alternativement la plupart des rôles de l'œuvre (7 soit à peu près la moitié de la distribution complète) sans aucun apprêt, et c'est merveille de les voir glisser d'un rôle à l'autre par la seule et discrète inflexion de leur voix et de leur attitude corporelle, parfois avec l'aide d'un seul élément de transformation, une écharpe, une casquette ou encore un pan de robe que l'on relève pour faire apparaître un pantalon… Marie Payen donc, avec Nicolas Struve et Line Wiblé participent avec leur talent respectif (que l'on connaît et apprécie par ailleurs) à cette aventure. Au demeurant un mot de Chantal Morel la définit bien cette aventure : « Une des origines de notre assemblée au travail est La Cerisaie ». Tout est superbement dit. Au vrai cette « assemblée » sur le plateau n'est pas seule : une trentaine de voix les accompagnent en toute discrétion. Des voix d'interprètes ayant joué la pièce dans des mises en scène de Jean-Louis Barrault, Peter Brook, Alain Françon Giorgio Strelher, Georges Lavaudant et même Stanislavski. Oui, le plateau de la salle de répétition du Théâtre du Soleil où se donne le spectacle (car il s'agit d'un spectacle) est hanté par la voix de ces fantômes qui surgit de derrière l'étoffe d'un double jeu de rideaux implanté au centre, encadré et éclairé par des projecteurs visibles : nous sommes bien au théâtre et les comédiens nous prennent par la main pour effectuer un vrai voyage intérieur, une visite dans « l'espace du dedans » comme dirait Michaux où apparaissent de superbes éclats de La Cerisaie. Ils le font avec une grâce et un talent fou dans un élan d'authentique générosité. Ils ne sont pas encore tous là… laisse quand même entendre qu' « ils » viendront quand même. Et « ils » sont venus. Tous ces fantômes théâtraux, ceux qui hantent notre mémoire et notre imaginaire.

Jean-Pierre Han

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