Un homme dans son siècle

C'est la vie de Peter Turrini. Mise en scène de Claude Brozzoni. Théâtre du Rond-Point, jusqu'au 13 décembre à 18 h 30.

Est-ce donc bien cela la vie comme tend à nous le suggérer l'affiche du dernier spectacle de Claude Brozzoni, C'est la vie ? Des pièces (d'un puzzle plutôt facile à composer) qui une fois rassemblées dans le bon ordre doivent constituer le portrait d'un homme, très probablement le dramaturge Peter Turrini l'auteur du texte porté – c'est véritablement le terme – par Jean-Quentin Châtelain et les deux musiciens Grégory Dargent et Claude Gomez. On notera également que sur la tranche supérieure de trois des pièces du puzzle une bougie qui semble briller de tout son éclat est fichée ; petites lumières plutôt prometteuses pour la suite des événements, lueurs chargées d'éclairer la grisaille de l'existence sans doute. Autant de notes d'optimisme, malgré tout, malgré les propos volontairement sombres, un peu trop sans doute, mais l'Autriche de l'après-guerre n'était pas vraiment réjouissante. C'est bien de la vie de Peter Turrini dans ce contexte difficile dont il est question ; elle est déclinée par fragments, une série de fragments pour saisir dans ses filets soixante-dix ans d'une existence bien remplie et plutôt chaotique. D'une gamme à l'autre Jean-Quentin Châtelain la distille avec une sorte de gourmandise et une ironie qu'il n'hésite pas à retourner contre lui-même. C'est du grand art, alors que Grégogy Dargent et Claude Gomez font beaucoup plus que l'accompagner, ils jouent leur propre partition et marchent ainsi d'un même pas que le comédien. Peter Turrini donc, né dans la province de Carinthie – en Autriche comme cet autre grand « râleur » de talent, Thomas Bernhard auquel on songe parfois – d'un père immigré italien (comme Claude Brozzoni le metteur en scène pour qui l'auteur a composé ce texte), un menuisier de génie enfermé jour et nuit dans son atelier et gagnant chichement la vie de la maisonnée vers la fin de la Deuxième Guerre mondiale… Voilà le premier portrait de toute une série de personnages hauts en couleur qui auront jalonné la vie de Peter Turrini racontée, syncopée, chantée par Jean-Quentin Châtelain d'autant plus à l'aise qu'il a participé à l'adaptation du texte avec Claude Brozzoni et Dominique Vallon dans un réel travail d'équipe, s'appropriant ainsi la substantifique moelle du personnage. Le tout dans un apparente simplicité théâtrale, "quelques planches, et pas grand-chose".

Jean-Pierre Han

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