Un théâtre nécessaire

L'impossible neutralité de Raven Ruëll et Jacques Delcuvellerie. Maison des métallos à Paris. Jusqu'au 20 décembre à 20 heures. Tél. : 01 47 00 25 20. Dans le cadre de "Focus Palestine" jusqu'en janvier 2016.

Devant certains spectacles l'hésitation n'est guère de mise. Ainsi en est-il de L'Impossible neutralité de Raven Ruëll et Jacques Delcuvellerie dont nous nous faisons un devoir de reprendre le très beau et juste titre, refusant à notre tour de tomber dans le piège de la neutralité et de l'objectivité, notions constamment employées par ceux qui possèdent le pouvoir pour mieux assujettir leurs adversaires et perpétuer un état de fait toujours en leur faveur. Le premier mérite de Raven Ruëll et de Jacques Delcuvellerie est de jouer cartes sur tables et d'affirmer d'emblée, dès l'entame de leur spectacle qui débute par un coup de tonnerre – un coup de poing à l'estomac – qu'ils parlent en leurs noms propres, en toute modestie, pour dire, preuves à l'appui projetées sur l'écran qui sert de toile de fond, l'insupportable de la situation de la population palestinienne écrasée sous les bombes (comme à Gaza dont les images des ruines parlent d'elles-mêmes) et victime des humiliations et des exactions de la part des soldats et des colons israéliens. On pourra toujours dire (et cela a été dit) que Raven Ruëll et Jacques Delcuvellerie en font trop et que leurs propos ou leur démonstration frôlent parfois le pathos, c'est simplement oublier que ce ne sont pas leurs paroles qui sont trop lourdes, c'est la réalité des faits, et par ailleurs, en hommes de théâtre accomplis et sûrs de leur art, (rappelons que Jacques Delcuvellerie et le Groupov ont jadis réalisés le mémorable Rwanda 94) savent parfaitement gérer leur émotion notamment en subvertissant le côté documentaire de leur spectacle par une théâtralité qui si elle ne se montre pas toujours de manière ostentatoire est toujours là, présente. C'est ce fil qui permettra le prodigieux déploiement théâtral de la fin du spectacle par la simple grâce du jeu de Raven Ruëll qui, de métamorphose en métamorphose nous offre ce dernier superbe moment. En réalité, si on prend la peine de regarder le spectacle avec un peu d'attention, il y a par-delà la brutalité et la radicalité des propos tenus, une authentique subtilité de traitement. Le spectacle s'articule autour de deux discours prononcés à quatre ans de distance par la même personne, le premier lors de la remise du prix Sakharov du Parlement européen qui lui a été remis en 2001 : Nurit Peled-Elhanan, cofondatrice de l'association israélienne et palestinienne des « Familles endeuillées pour la paix » dont la fille de quatorze ans a été tuée dans un attentat terroriste palestinien à Jérusalem en 1997. Son discours débute pratiquement par cette adresse : « je suis obligée, je me sens obligée de consacrer mes paroles à deux enfants qui ont été tués hier par l'armée israélienne seulement, uniquement parce qu'ils sont nés palestiniens ». Cette simple citation donne le ton du spectacle qu'ont réalisé conjointement les deux auteurs-metteurs en scène qui vont s'évertuer à décliner les très (trop) nombreuses déclarations de responsables politiques et religieux israéliens concernant justement l'élimination des enfants palestiniens. Impossible neutralité ? Quelle neutralité ? La regretter, c'est simplement refuser de saisir – pour quelle obscure et trouble raison ? – l'essence même du projet de Jacques Delcuvellerie et de Raven Ruëll dont le travail de comédien sur le plateau est, sans en avoir l'air, d'une réelle et discrète efficacité. Il y a près d'une vingtaine d'année, en 1997, Denis Guenoun se demandait si le théâtre était vraiment nécessaire (Le théâtre est-il nécessaire ? Circé éditeur). Avec L'impossible neutralité, Raven Ruëll et Jacques Delcuvellerie lui apporte une cinglante et tout aussi nécessaire réponse.

Jean-Pierre Han

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