Une trop belle machine

Roméo et Juliette de Shakespeare. Mise en scène d' Éric Ruf. Comédie-Française. En alternance jusqu'au 30 mai 2016. Tél. : 01 44 58 15 15.

D'une représentation à l'autre tout peut changer ; c'est bien ce qui fait l'intérêt et le charme du spectacle vivant. Je me faisais cette réflexion après avoir vu le Roméo et Juliette de Shakespeare mis en scène par Éric Ruf le nouvel administrateur de la Comédie-Française. Il me fallait bien trouver un début d'explication au décalage de mon appréciation par rapport à la majorité des journalistes ayant assistés aux représentations des deux générales programmées. Non pas que mon avis diffère radicalement de celui de mes « confrères », mais enfin, un tel enthousiasme de leur part m'interpelle profondément. C'est vrai, et peut-être est-ce là au fond l'essentiel, la Juliette interprétée par Suliane Brahim est frémissante de vie et emporte très vite l'adhésion, et comme le Roméo de Jérémy Lopez, même s'il paraît déjà à trente ans trop mûr pour le rôle, parvient parfois à se hisser à son niveau, tout semble être pour le mieux dans le meilleur des mondes du théâtre shakespearien. Voire, cet essentiel est-il suffisant ? Commençons par la traduction choisie, celle de François-Victor Hugo remise au goût du jour. Vitez, un expert en la matière, disait que les traductions devraient être revisitées et révisées tous les vingt ans ; celle de Roméo et Juliette par le fils du grand Victor Hugo date de 1868… Pourquoi un tel choix de la part d'Éric Ruf, même s'il s'avère que c'est toute sa mise en scène qui découle de ce choix d'un « classicisme » de bon aloi, qui tourne donc le dos à une authentique modernité ? Toute la représentation fonctionne sur cette forme de théâtre bien traditionnel, le tout dans l'astucieuse scénographie signée de sa main et qui est composée d'éléments mobiles et où le balcon de la fameuse scène éponyme que tout le monde attend est remplacé par une simple et vertigineuse corniche. La machine semble bien huilée (avec notamment les beaux costumes de Christian Lacroix, la lumière de Bertrand Couderc, etc.), comme cousue main. Un peu trop justement. Qu'Éric Ruf plonge son Roméo et Juliette dans l'Italie du sud de la première moitié du XXe siècle, admettons ; qu'il tente de nous en donner tous les signes convenus dans une atmosphère étouffante d'où suinterait une constante insécurité, malgré les chansons ad hoc chantées en version originale, les mouvements de foule et quelques pas de danse des protagonistes masculins du clan Montaigu, pourquoi pas, sauf que tout cela, tous ces efforts, cette volonté d'alacrité et de bien faire, semblent quelque peu forcés et finissent par sonner faux. Quant au jeu des acteurs s'il est comme toujours solide, il est inégal, outrancier et caricatural pour certains d'entre eux (notamment les Capulet, Didier Sandre et Danièle Lebrun), maladroit pour certains autres ou simplement convenu. Mention particulière toutefois pour Pierre-Louis Calixte (Mercutio), toujours juste. Du travail bien ficelé ? Sans doute, même un peu trop et qui, en tout cas, ne renouvelle pas franchement la vision de la pièce de Shakespeare dont la dernière création à la Comédie-Française datait, il est vrai, de 1954…

Jean-Pierre Han

admin