Une figure majeure de notre théâtre

Alain Françon, la voie des textes par Odile Quirot. Actes Sud (Le temps du théâtre). 188 pages, 17 euros.

Tout juste paru dans la collection « Le Temps du théâtre » que dirige Georges Banu aux éditions Actes Sud, le livre qu'Odile Quirot consacre au metteur en scène Alain Françon est pour ainsi dire exemplaire. Exemplaire en ce qu'il nous offre le portrait d'un homme de théâtre tel que l'on souhaite depuis longtemps en lire, dans une conception éditoriale très simple, avec en première partie, en un peu moins de soixante-dix pages, le tracé des chemins de la vie du metteur en scène, parcours mené au pas de course pour nous donner les éléments essentiels de la très riche vie de l'intéressé aujourd'hui septuagénaire, mais toujours aussi actif (il présente ces jours-ci Qui a peur de Virginia Woolf d'Edward Albee). Puis s'ouvre une deuxième partie très justement intitulée « L'Atelier » d'une égale importance et où parole est donnée à Alain Françon. Les très fines questions d'Odile Quirot qui connaît son sujet sur le bout des doigts – critique dramatique connue et reconnue elle a également vécu le monde théâtral dans son organisation officielle, ayant été un temps conseillère technique de théâtre au ministère de la culture auprès de Jack Lang – ne sont là que pour relancer les propos de celui que l'on présente souvent comme un taiseux. L'ouvrage enfin s'achève sur des annexes, dont une consacrée à l'un des spectacles emblématiques du travail du metteur en scène, La Cerisaie de Tchekhov qu'il a monté à deux reprises, la première fois, en 1998, « chez lui », au théâtre de la Colline, puis en 2009 à la Comédie-Française. Un soin tout particulier a été accordé au choix des titres et intertitres : ils sont tous parlants. Du titre de l'ouvrage lui-même, Alain Françon, la voie des textes avec en sous-titre, Histoires et entretiens par Odile Quirot, aux têtes de chapitre avec pour la partie concernant « L'Atelier » des citations de Françon tirées de ses entretiens. Tout est d'une parfaite justesse qui exprime bien la nature du travail du metteur en scène axé sur une recherche constante, effectuée par petites touches, de l'essence même des textes qu'il a choisi de monter. Le lecteur découvre ainsi un homme d'une authentique et profonde culture, marqué par ses études en histoire de l'art, ce qui lui fait prendre des chemins de traverse (c'est-à-dire non purement littéraires) pour aborder les œuvres qu'il travaille, un homme qui s'intéresse désormais plus « à établir la partition des textes, à faire un travail prosodique », une attitude peu commune dans le monde théâtral d'aujourd'hui. Sa relation avec les auteurs qu'il ne cesse de mettre en scène (souvent à plusieurs reprises et sur les mêmes textes), Michel Vinaver, Henrik Ibsen, Edward Bond, Anton Tchekhov… est explicitée avec une rare acuité, alors qu'hommage est rendu à ses pairs (ses pères), comme Roger Planchon. Il se place ainsi dans une véritable lignée théâtrale, alors que l'on aurait bien aimé savoir s'il se reconnaissait certains épigones… Car enfin Alain Françon, loin des feux de la mode, semble bien être un cas parfaitement unique dans notre univers théâtral où il occupe une place essentielle. C'est un bel hommage que lui rend Odile Quirot en lui donnant la parole, alors que dans le même temps l'ouvrage s'achève pratiquement sur l'émouvante évocation d'un comédien, Jean-Paul Roussillon, à qui Françon confia le rôle de Firs, le vieux serviteur que tout le monde oublie dans la cerisaie…

Jean-Pierre Han

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