Une œuvre rendue à sa réalité

Qui a peur de Virginia Woolf ? D'Edward Albee. Mise en scène Alain Françon. Théâtre de l'Œuvre à 21 heures. Tél. : 01 44 53 88 88.

Pièce aujourd'hui vieille de plus d'un demi-siècle, elle a été écrite en 1962, Qui a peur de Virginia Woolf ? du dramaturge américain Edward Albee est victime de méconnaissance ou plutôt d'une interprétation frôlant la méprise. Le film de Mike Nichols avec le couple Elizabeth Taylor-Richard Burton dès 1966, alors qu'au théâtre des mises en scène tirant la pièce vers le boulevard avec le simple et unique affrontement, éventuellement salace, des deux protagonistes majeurs, ne sont sans doute pas pour rien dans cette situation. La mise en scène d'Alain Françon dont on connaît la rigueur et l'approche minutieuse des textes qu'il choisit, et ce jusque dans leur rythmique, permet enfin de totalement réévaluer et apprécier la pièce d'Albee. « Simple histoire de couple infernal » ? « La pièce est à l'opposé », affirme-t-il dans le livre qu'Odile Quirot vient de lui consacrer. Et d'enfoncer le clou : « Certes, ce couple se déchire avec toutes les turpitudes langagières dont un homme et une femme sont capables. Mais le moteur du dialogue est bien plutôt dans leur mode de communication, un protocole qui a ses logiques et ses règles, lesquelles ne sont en aucune manière d'abord psychologiques ». On ne saurait être plus clair. Démonstration sur le plateau, savamment dénudé par Jacques Gabel, loin de tout naturalisme de mauvais aloi, dans une langue française retravaillée par Daniel Loayza, et avec un quatuor de très haute tenue (et… retenue), Dominique Valadié et Wladimir Yordanoff, des familiers de l'univers de Françon, accompagnés – et soudain leur rôle n'est plus aussi accessoire que cela – par Julia Faure et Pierre-François Garel. Ce qui, dès lors, apparaît clairement, c'est le dispositif de jeu mis en place par le couple formé par George et Martha. Un dispositif infernal ? Sans doute, mais il est au sens propre du terme, vital. Il y a, effectivement, entre ces deux protagonistes, un « conflit coopératif » (l'expression est du psychanalyste et sociologue Paul Watzlawick sur l'article duquel Alain Françon qui le cite abondamment prend appui). Entre l'homme et la femme, une sorte de contrat est établi (qui est mis à mal lorsque George « tue » leur fils imaginaire devant le jeune couple témoin), et l'on peut même dire qu'à partir de cette connivence contractuelle finit paradoxalement par percer une certaine tendresse. La partition – c'en est réellement une avec ses glissandos – est interprétée avec une extraordinaire maestria et une réelle subtilité dans leur phrasé par Dominique Valadié et Wladimir Yordanoff, alors que dans leur sillage Julia Faure et Pierre-François Garel parviennent à se hisser à leur niveau, formant ainsi avec eux un quatuor de très haute voltige dévoilant ainsi une pièce qui n'a pas pris une ride.

Jean-Pierre Han

Le compte rendu du livre d'Odile Quirot, Alain Françon, la voie des textes se trouve dans la rubrique « livres » du site.

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