Jeu de massacre

Les Derniers jours de l'humanité de Karl Kraus. Mise en scène de David Lescot. Théâtre du Vieux-Colombier (Comédie-Française). Jusqu'au 28 février à 20 h 30. Tél. : 01 44 58 15 15

À l'heure où auteurs et metteurs en scène s'échinent à saisir le réel, enquêtent sur place auprès des vrais « gens », n'hésitant pas à livrer leurs propos tels quels sur les plateaux, voire à carrément les inviter sur scène, à l'heure où l'expression de théâtre-documentaire refait florès, pas toujours à bon escient d'ailleurs, voilà que réapparaît fort opportunément l'autrichien Karl Kraus avec son œuvre « impossible » à monter dans son intégralité, sauf à prévoir une dizaine de soirées, Les Derniers jours de l'humanité. La pièce écrite voilà plus d'un siècle, entre 1915 et 1917, se développe en effet sur plus de 800 pages réparties en 220 saynètes et cinq actes (une par année de guerre de 1914 à 1918) dans lesquels évoluent 500 personnages, le tout étant « allégé » par une cinquantaine d'intermèdes musicaux… Conscient du caractère hors norme de son œuvre, « conçue pour un théâtre martien », Karl Kraus rédigea une version scénique abrégée de… 220 pages et 99 scènes devant se jouer (seulement !) sur une durée de vingt-quatre heures ! Les difficultés ne s'arrêtent pas là, puisque ces derniers jours de l'humanité, dans le chaos ambiant, autorisent Karl Kraus dans une sorte d'effet mimétique de la réalité à passer allègrement d'un registre à l'autre, à emprunter à tous les genres, rapportant des propos saisis ici ou là dans la rue ou dans les bars, collant des passages de journaux ou de documents officiels dans des dialogues, des monologues, des chansons… en n'hésitant pas à faire usage de différents dialectes et à utiliser sans vergogne des termes de langues étrangères, parodiant les styles des uns et des autres (politiciens, journalistes, etc.), dans une inventivité de tous les instants. L'auteur affirme n'avoir simplement eu recours qu'à des paroles lues ou entendues, « mot pour mot », il faut donc en conclure que son travail de montage est particulièrement subtil et efficace. Car sa dénonciation des méfaits de la guerre dans les consciences, notamment dans celles de ses concitoyens, est d'une rare et joyeuse férocité. Qu'un autre écrivain autrichien, Thomas Bernhard, lui ait voué une grande admiration n'a rien d'étonnant. Reste que la pièce est un véritable casse-tête pour qui entend s'y attaquer. À partir de la traduction de Jean-Louis Besson et de Heinz Schwarzinger qui se tirent avec bonheur de toutes les embûches, David Lescot, savant saltimbanque (à la fois auteur, acteur, metteur en scène, musicien et distingué… universitaire) que l'on voit sur tous les fronts théâtraux ces derniers temps, s'est plongé dans le maelström des Derniers jours pour en tirer avec une équipe réduite pour un tel projet (quatre acteurs et un musicien sur scène que les images vidéo d'images d'archives viennent soutenir) un spectacle qui tient à la fois du cabaret, du music-hall et du théâtre de tréteau… et qui ne dure qu'une heure quarante-cinq. Autant dire que la réduction est radicale ; en fait David Lescot nous offre une sorte de prélèvement de l'œuvre, un prélèvement ô combien parlant, avec des hauts et des bas (toutes les séquences ne sont pas d'égale qualité, mais c'est sans doute la loi du genre), mais d'une constante efficacité. Dans ses meilleurs instants, toujours tous soutenus par Damien Lehman au piano confiné dans un coin de la scène exiguë et joliment désorganisée par Alwyne de Dardel, on songe aux clowneries de Karl Valentin, un contemporain de Karl Kraus, ou encore au Schweyk de Brecht, et aussi à quelques autres trublions de l'époque. Ils sont donc quatre pour interpréter la multitude de figures qui peuplent cet univers en pleine déréliction. Les portraits esquissés d'un trait de plume incisif de militaires, de commerçants, de prêtres, de politiciens, de journalistes (tout à la fois acteurs et commentateurs), de simples badauds ou anonymes, tous plus médiocres les uns que les autres, sont joyeusement assumés par la petite équipe à la tête de laquelle œuvre avec gourmandise Denis Podalydès, maître de cérémonie qui affirme dans la très belle et juste première séquence vouloir nous lire les 800 pages du livre de Kraus, et commence à s'exécuter… avant que n'apparaissent Sylvia Bergé (que l'on découvre en chanteuse lyrique), Bruno Raffaelli et Pauline Clément, tous joyeux et très efficaces participants de cette pitoyable farandole. Denis Podalydès reviendra périodiquement son livre à la main ponctuer le déroulement des opérations. Tout un monde effrayant de férocité à force d'imbécile bassesse surgit ; il faut bien s'y résoudre, c'est aussi le nôtre.

Jean-Pierre Han

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