Laclos défiguré

Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Mise en scène de Christine Letailleur. Théâtre de la Ville jusqu'au 18 mars. Tél. 01 42 74 22 77.

Pour qui ne connaîtrait pas les Liaisons dangereuses, le roman épistolaire de Choderlos de Laclos, il y a fort à parier qu'à la vision de l'adaptation élaborée par Christine Letailleur, il se fasse une idée plutôt étrange et pour le moins affadie de l'œuvre. Que voyons-nous en effet sur le grand plateau du Théâtre de la Ville sinon un grand et sombre mélodrame tel que le XIXe siècle nous en a légué à foison. Tout y est : couple infernal formé par la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont qui seront, les vilains, punis à la fin, avec un environnement essentiellement composé de femmes, jeune fille vierge, épouse prude, mère et tante de la plus pure tradition des personnages de ce type… Nous ne sommes plus dans l'univers de Choderlos de Laclos dont le roman date de 1782, avant les grandes œuvres de Sade, mais bien ailleurs. La faute à une mise en scène paresseuse dans un environnement spatial sans grand intérêt et presque toujours plongé dans la pénombre. Les déplacements des comédiens se font a minima (selon toujours les mêmes trajectoires) et avec beaucoup d'avancées face au public. On pense à la réflexion de Thomas Ostermeier affirmant qu'« il paraît très avant-gardiste lorsqu'un acteur se poste à l'avant-scène et regarde tout le temps la salle. C'est en réalité un pas en arrière »… On songe en fait à l'économie de déplacements chère aux mises en scène d'opéra (afin de ne pas perturber les chanteurs). Quant aux partis pris concernant les personnages, on reste ébahi de voir la jeune Cécile de Volanges (que Valmont, répondant aux vœux de la marquise de Merteuil finira par séduire) traitée de bécasse, tout comme on reste sur sa faim pour ce qui concerne le vicomte de Valmont joué en force par Vincent Perez, qui tente plutôt mal que bien de se mettre au niveau de Dominique Blanc, la seule à être dans la justesse de son rôle, mais qui ne parvient pas elle seule à sauver l'ensemble de la représentation qu'une insupportable musique de film accompagne de bout en bout. Du coup la complexe relation du couple Merteuil-Valmont s'évanouit : on songe alors avec nostalgie au Quartett de Heiner Müller, en se disant que ce dernier avait tout compris du roman de Choderlos de Laclos.

Jean-Pierre Han

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