Isabelle Huppert(s)

Phèdres(s) de Wajdi Mouawad, Sarah Kane et J.M. Coetzee. Mise en scène Krzysztof Warlikowski. Odéon-Théâtre de l'Europe. Jusqu'au 13 mai à 20 heures. Tél. : 01 44 85 40 40.

Le grand (et unique ?) mérite du dernier spectacle de Warlikowski aura été de nous offrir quelques minutes de grâce absolue avec la Phèdre de Racine interprétée au second degré par Isabelle Huppert. Quelques minutes au cours desquelles l'actrice jouant le rôle loufoque d'une conférencière se met à dire les vers du poète tragique avant de reprendre son discours. Éclate alors sur la scène de l'Odéon cette langue à nulle autre pareille et qui, brusquement, fait tomber à plat tout ce qui a, jusque-là, été émis sur le plateau, soit le texte de Wajdi Mouawad, celui de Sarah Kane et celui de J.M. Coetzee. Trois textes qui s'étendent sur une durée de plus de trois heures pour tenter de donner corps aux Phèdre(s) annoncées dans le titre. Trois propositions dont seule la première, celle de Wajdi Mouawad, a, bien sûr, été envisagée dans l'optique du metteur en scène polonais. Le reste n'étant que montage dont on pourra toujours se poser la question de la pertinence. Le résultat n'est pas d'une clarté évidente, la ligne d'écriture du spectacle, comme celle de Dieu qui, lui, écrivait droit, est plutôt… courbe. Daniel Loayza, le dramaturge maison, commence d'ailleurs son texte de présentation du spectacle distribué au public par « Bienvenue dans le labyrinthe » ! On ne saurait mieux dire… Même s'il est vrai que cette entrée en matière lui permet de poursuivre avec finesse par : « pour nous y perdre et nous guider, Isabelle Huppert en incarne la souveraine, la victime et la grande architecte qui le parcourt en le construisant devant nous ». On dira donc que nous nous perdons bel et bien dans ce labyrinthe non sans plaisir parfois tant Isabelle Huppert fait preuve, effectivement, à travers toutes ses incarnations de Phèdre d'un réel talent, d'une maîtrise de son art, habillée et déshabillée au fil des séquences, puisque l'on en est quand même réduit à cela, par les plus grandes maisons, Dior, Givenchy, Saint-Laurent… On sait rester chic, même dans la pire violence. Ce n'est plus Phèdre(s) mais Isabelle Huppert(s) que Warlikowski avait déjà dirigée dans Un Tramway nommé désir de Tennessee Williams adapté par Wajdi Mouawad. La scénographie signée (avec les costumes) Malgorzata Szczesniak, et comme toujours chez Warlikowski, dégage avec beauté et efficacité les espaces de jeu nécessaires au déroulement des tragédies. Mais on retiendra surtout le choix de la distribution entourant la « vedette », puisque vedette il y a, avec notamment Norah Krief qui chante en arabe, et interprète de manière superbe et sobre le rôle d'Œnone, et Andrzej Chyra, le second Hippolyte, celui de Sarah Kane, à la présence lourde et inquiétante, emplie d'un incroyable mal être.

Jean-Pierre Han

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