Manifeste pour un théâtre d'aujourd'hui

Je suis Fassbinder de Falk Richter. Mise en scène de l'auteur et de Stanislas Nordey. Création au TNS. Au Théâtre national de la colline, à partir du 10 mai à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

L'ère Nordey à la tête du Théâtre national de Strasbourg où il a été nommé en septembre 2014 s'ouvre véritablement cette saison avec sa première création au cœur d'une programmation qu'il a enfin pu concevoir lui-même. Une ouverture en forme de manifeste puisque Je suis Fassbinder, son spectacle réalisé avec le dramaturge allemand Falk Richter, affiche et affirme on ne peut plus clairement, à tous les niveaux, ses ambitions. D'abord, au plan du discours concernant son être-là au monde tel qu'il le vit au jour le jour, avec la volonté d'en rendre compte et d'en découdre sur le plateau avec ses interrogations, ses doutes et ses colères de citoyen. Point de détour ni de recours aux éternels classiques ; Nordey entend parler du monde d'aujourd'hui avec ses contemporains. C'est l'une des raisons pour lesquelles il a demandé à Falk Richter, son « frère de théâtre » dont il a déjà monté plusieurs textes, de devenir auteur associé au TNS et de poursuivre ainsi officiellement leur compagnonnage. Les deux hommes sont de la même génération (Nordey est né en 1966, Richter en 1969) et possèdent la même appétence à se saisir à bras-le-corps des problèmes du monde dans lequel ils vivent et luttent. Si Falk Richter a écrit le texte du spectacle, Nordey lui a aussi demandé de cosigner la mise en scène avec lui. Une première pour le nouveau directeur, et une manière de bien signifier sa manière de concevoir le travail théâtral dans ce qui est désormais sa maison. Falk Richter a écrit son texte, au jour le jour, au fil des répétitions, ne cessant de le transformer en regard de ce qui se passait dans le monde. C'est une écriture au présent de l'indicatif. Sa narration se passe quasiment en temps réel et intègre propositions, recherches et hésitations des comédiens sur le plateau. C'est d'ailleurs si évident que c'est justement ce que nous propose le spectacle : des comédiens en pleine recherche, se demandant comment jouer les rôles qu'ils se sont attribués, et surtout comment parler le monde d'aujourd'hui sans craindre de se contredire. Une véritable mise en abîme… Il était donc question au moment où nous avons vu le spectacle à Strasbourg en mars dernier, du problème des réfugiés, de incidents de Cologne, de l'état d'urgence en France, de la percée de l'extrême droite en Allemagne lors des dernières élections régionales, etc. ; nul doute qu'au mois de mai, au théâtre de la Colline où le spectacle fera une longue halte il n'y ait quelques changements ou rajouts liés à la funeste actualité. C'est un travail qui devrait être en perpétuelle évolution pour mieux coller au présent, mais qui se propose dans le même temps d'intégrer la mémoire d'un passé récent (pour mieux saisir ce qui se passe désormais), celui justement analysé et dénoncé par Rainer Werner Fassbinder, le cinéaste, auteur dramatique et metteur en scène de théâtre, au fil de ses œuvres toutes au goût de soufre parce que d'une insupportable lucidité sur l'Allemagne des années 1960-70, une Allemagne pressée de faire oublier son passé nazi pour se lancer dans les joies du libéralisme économique. Nordey et Richter qui, au départ, envisageaient de faire un spectacle sur Fassbinder, le prennent désormais comme référence, mettent leurs pas dans les siens, font la liaison entre le monde d'hier et celui d'aujourd'hui. Inutile de dire que quelques points communs lient les deux époques… De ce projet reste dans le spectacle une scène essentielle tirée du film l'Allemagne en automne (1977) où l'on voit Fassbinder se filmant avec sa mère qu'il harcèle violemment pour qu'elle finisse par avouer qu'il faudrait un homme à poigne pour diriger le pays, un dictateur en somme, mais « gentil » tout de même… C'est la même scène – ce n'est certes pas un hasard – que l'on retrouvait dans le documentaire, Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot entièrement consacré au parcours et à la violence terroriste de la Fraction Armée Rouge d'Andréas Baader et d'Ulrike Meinhoff. Nordey embarque ses camarades de plateau, tous formidables, Laurent Sauvage, Thomas Gonzalez, Judith Henry, Éloïse Mignon, à l'énergie inépuisable, dans une série de variations de cette séquence, jouée, rejouée (notamment avec Laurent Sauvage dans le rôle de la mère et celle de Nordey dans celui de Fassbinder), déjouée, reprenant leur propre personnalité en se demandant comment réussir à vraiment rendre compte de la douce horreur des propos tenus… Tout cela est réalisé avec une science et une maîtrise de la scène étonnantes, avec toujours, là aussi, une mise en abîme très réjouissante. Nordey et Richter recyclent tous les poncifs de l'esthétique des toutes jeunes équipes théâtrales d'aujourd'hui, les prennent à leur charge, les transforment jusqu'à plus soif, les retournent comme des gants pour se les approprier et nous les imposer. Au nécessaire et salutaire théâtre à l'estomac qu'ils pratiquent ici, Nordey et son équipe qu'il faudrait citer en son ensemble, ajoutent une dimension ludique qui nous renvoie à l'essence même du théâtre.

Jean-Pierre Han

admin