Madame Bovary dans toute sa lumière

Bovary de et par Tiago Rodrigues. Théâtre de la Bastille, du 2 au 26 mai à 20 heures. Tél. : 01 43 57 42 14

De la République à la Bastille (et inversement si l'on veut vraiment respecter une certaine chronologie historique…) il n'y a qu'un pas et une même cohérence. Des participants de « La Nuit debout » à ceux chargés d'occuper la Bastille, de son théâtre je veux dire, il y a sans doute la même ferveur à vouloir se saisir de la parole, à la faire sienne en rejetant toute tentative de censure, tout embrigadement. Pour l'heure, l'occupation de la Bastille a été organisée par son directeur, Jean-Marie Hordé qui a eu la belle et généreuse idée de remettre les clés de son théâtre au metteur en scène portugais Tiago Rodrigues pour la période du 11 avril au 12 juin, une véritable révolution pendant laquelle pas moins de 90 artistes français et portugais et 70 spectateurs ainsi que toute l'équipe du théâtre viendra expérimenter des formes qui aboutiront à des spectacles ou sombreront dans l'oubli, un peu comme on jette un brouillon à la poubelle. En tout cas, le premier acte de cette occupation, lui, ne court pas un tel risque : Bovary est une réelle petite merveille, à la manière désormais reconnaissable entre toutes, de son auteur-metteur en scène Tiago Rodrigues dont on a apprécié l'étonnant et réjouissant By Heart donné dans ce même lieu et Antoine et Cléopâtre d'après Shakespeare présenté lors du dernier festival d'Avignon, un duo d'un charme infini qui sera repris ici même en septembre prochain. Jean-Marie Hordé a de la suite dans les idées ou plus exactement un vraie fidélité avec certains créateurs ; on s'en félicite. Bovary donc pour évoquer le roman de Gustave Flaubert bien sûr, ce qui n'était déjà pas une mince affaire, mais aussi et surtout pour évoquer le procès qui fut fait à son auteur en 1857, sous Napoléon « le petit » donc, pour cause d'atteinte à la morale publique et à la religion au moment de la publication de l'œuvre en feuilleton dans La Revue de Paris. Le trait de génie de Tiago Rodrigues, jeune et récent directeur du Teatro nacional Dona Maria II à Lisbonne, réside dans sa volonté de présenter d'un seul tenant, d'une seul coulée devrait-on dire, à la fois le roman du jeune Flaubert et le procès qui lui a été intenté à la suite de sa publication. C'est à travers le procès que le roman sera décrit : le procureur impérial Monsieur Pinard, celui-là même que l'on retrouvera au cours de la même année au procès intenté à Baudelaire cette fois-ci pour ses vénéneuses Fleurs du mal qui lui vaudront condamnation contrairement à Flaubert, Pinard donc fera le récit – tout à fait objectif, dit-il – de Madame Bovary, sous-titré (et cela a son importance), mœurs de province… La mise en abîme ne se situe pas sur ce seul plan puisqu'en fait le spectacle débute par la voix de Flaubert soi-même écrivant à une amie, Élisa Schlésinger, pour lui narrer la actes du procès. Ce procédé à plusieurs niveaux qui s'interpénètrent sans heurts ni à-coups, dans un même mouvement fluide, permet à l'auteur (Tiago Rodrigues qui a écrit la pièce) de mettre au jour et de faire jouer et le roman et le procès, le tout accompagné de réflexions acerbes ou désabusées de Flaubert. Tout se passe sur le même plan de la continuité dramatique, les cinq (superbes) comédiens passant pratiquement sans que l'on y prenne garde d'un rôle à un autre, le procureur impérial, Ruth Vega-Fernandez, se métamorphose soudainement en Rodolphe, l'un des amants d'Emma, l'avocat de la défense, le très rigoureux David Geselson en un autre amant et en Moncieur Homais, il n'est pas jusqu'à Jacques Bonnafé, Flaubert, qui ne fasse un petit détour par un autre personnage, alors que seuls Grégoire Monsaingeon, lourd et balourd monsieur Bovary, et sa femme Emma, électrique et fascinante Alma Palacios restent campés dans leurs personnages… Cela se passe le mieux du monde dans une sorte de chorégraphie très fluide, alors que le public est pour ainsi dire impliqué dans cette affaire, presque noyé qu'il est dans le flot de feuilles de papier que les interprètes avant même son arrivée dans la salle s'évertuent à jeter jusqu'à recouvrir tout le plateau. Tableau de « mœurs de province » brossé, texte littéraire disséqué avec une belle acuité (notamment par le procureur comme finit par l'avouer l'accusé Flaubert qui le préfère à son défenseur, Sénard), analyse plus générale de l'influence de la littérature sur l'esprit de son lectorat, avec évocation de la censure, tout est ainsi offert au spectateur, avec quelques traits d'humour et une distance critique toujours bienvenus, dans ce qui peut apparaître comme un manifeste pour la liberté d'expression et de création.

Jean-Pierre Han

Texte de la pièce de Tiago Rodrigues, Bovary, édité aux Solitaires intempestifs. 108 pages, 13 euros.

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