Une "Mouette" racoleuse

La Mouette de Tchekhov. Mise en scène de Thomas Ostermeier. Théâtre de l'Odéon-Théâtre de l'Europe. Jusqu'au 25 juin. Tél. : 01 44 85 40 40.

À l'évidence Thomas Ostermeier, nouvelle vedette de la scène internationale programmée dans tous les festivals dignes de ce nom, a un compte à régler, notamment avec les critiques de son pays qui ne le ménagent guère. Il y revient à plusieurs reprises dans les deux ouvrages qu'il vient de signer avec d'autres intervenants, Backstage et Le Théâtre et la peur, dans lesquels il explique que ces critiques ne jurent que pour les spectacles post-dramatiques définis un peu rapidement il y a quelque temps déjà par un autre de ses compatriotes, Hans-Thies Lehmann. Bref Thomas Ostermeier est parti en guerre contre cette forme de théâtre, ce qui est son droit le plus strict. L'ennui – c'en est réellement un – c'est qu'il règle désormais ses comptes non plus sur le papier, mais sur scène. Ainsi, ce qui, en principe devait être la représentation de La Mouette de Tchekhov commence par un long dialogue (au micro s'il vous plaît) entre deux comparses énumérant les défauts et les tics des spectacles post-modernes. Parmi ceux-ci le thème de la nudité est détaillé par le menu. Pas très élégant pour Valérie Dréville assise sur une banquette en attendant d'entrer en scène (ces comédiens assis sagement en attendant de jouer leur partition, n'est-ce pas là un autre tic du théâtre « moderne » que l'on pourrait dénoncer ?). Valérie Dréville dont on se souvient de la superbe prestation, totalement dénudée dans Hamlet-machine de Heiner Müller que l'on reverra la saison prochaine avec plaisir. Car enfin, c'est bien là le défaut de cette dénonciation, on pourrait à loisir détailler les emprunts fait par Ostermeier lui-même à tous les attendus du théâtre post-moderne. À commencer par le jeu dans la salle et par les interventions chantées avant, pendant et après la représentation, par l'utilisation des micros sur pieds, hors champ et hors pièce, par le rappel également, et comme de bien entendu, de l'actualité brûlante, ici sur la Syrie et les réfugiés… Passons, et attendons cette fameuse Mouette qui intervient enfin, par bribes, réécrite par Olivier Cadiot, auteur désormais lui aussi très à la mode. Bien modernisée, décapée certes, et encore triturée (les personnages secondaires ont été éliminés) par le metteur scène himself. Admettons encore. On sait qu'Ostermeier qui travaille toujours avec des dramaturges-auteurs agit ainsi dans presque tous ses spectacles, qu'il s'agisse d'Ibsen, de Shakespeare ou de quelques autres mais avec heureusement beaucoup plus de bonheur. J'entends bien que l'une des revendications majeures de Treplev (Matthieu Sampeur), le fils d'Arkadina (Valérie Dréville) en rivalité avec le célèbre Trigorine (François Loriquet), dans la pièce de Tchekhov concerne le renouvellement des formes, mais tout de même ! Peut-être que la pire injure que l'on pourrait faire à Ostermeier serait de lui dire que son spectacle est post-moderne, un post-modernisme de la pire espèce, racoleuse et creuse comme dans les plus mauvais spectacles « émergents ». Reste tout de même quelques moments plus intimistes pendant lesquels on retrouve… Tchekhov et le metteur en scène. Ostermeier semble ne pas aimer sa Mouette au point de faire des personnages de parfaits imbéciles qu'ils sont sans doute, mais Tchekhov, c'est là tout son génie, parvient toujours à nous les rendre terriblement humains dans leurs faiblesse même. Ce n'est pas le cas ici, sauf à de très rares moments franchement insuffisants pour nous faire oublier le déploiement parfaitement vain de la mise en scène, dans laquelle les comédiens font ce qu'il peuvent : on les a connu dans de meilleures dispositions comme Valérie Dréville justement.

Jean-Pierre Han

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