Une noire comédie-ballet

Monsieur de Pourceaugnac, comédie-ballet de Molière et Lully. Mise en scène de Clément Hervieu-Léger. Théâtre des Bouffes du Nord, jusqu'au 9 juillet à 20 h 30. Tél. : 01 46 07 34 50.

Comédie-ballet rarement représentée sous cette forme, Monsieur de Pourceaugnac, à y regarder de près, est d'une rare noirceur, tout comme cette autre comédie-ballet composée juste un an avant elle, en 1668, George Dandin. Faut-il souligner la noirceur du trait ou au contraire laisser filer l'intrigue dans son développement purement comique ? À chaque metteur en scène d'apporter sa propre réponse, bien sûr, mais l'on se souvient du Pourceaugnac de Philippe Adrien saisi dans un angoissant (et néanmoins très drôle) labyrinthe kafkaïen ou encore du Dandin de Roger Planchon devenu un véritable Lehrstück brechtien… Clément Hervieu-Léger qui connaît son Molière sur le bout des doigts – il a déjà monté La Critique de l'École des femmes et surtout plus récemment Le Misanthrope, après avoir joué dans différentes pièces de l'auteur – opte délibérément pour une version « légère » (encore que), appuyant plutôt sur le versant comique de la pièce, ce qui, d'une certaine manière sied plutôt bien au fait que les musiciens des Arts florissants dirigés alternativement par Paolo Zanzu et William Christie sont présents sur scène pour interpréter la partition de Lully, et interviennent directement sur le déroulement de la pièce. Car c'est bien là l'originalité de ce travail que de vouloir revenir à l'essence du spectacle en prenant bien soin de ne pas séparer ce qui est de l'ordre musical de ce qui est de l'ordre du jeu théâtral. Ainsi les musiciens sont-ils sollicités par les comédiens, ainsi retrouve-t-on dans la comédie les chanteurs Erwin Aros (haute-contre), Cyril Costanzo (basse), Mathieu Lécroart (baryton-basse) et Claire Debono (soprano) qui ne se contentent pas de chanter mais jouent également, et plutôt bien, la comédie… De ce point de vue Clément Hervieu-Léger et William Christie tiennent donc parfaitement leur pari. Reste la partie purement théâtrale où le metteur en scène et ses interprètes font feu de tout bois, comme pour balayer ce que la pièce pourrait recéler de trop noir et de trop angoissant. L'histoire se passe dans les années 1950 en France, Clément Hervieu-Léger multiplie les trouvailles comiques, fait faire des tours de vélo à l'un des acteurs, fait surgir une petite voiture (une Simca 5) sur scène d'où sortiront comme d'une boîte à malices un matador et son acolyte plutôt inquiétants…, deux protagonistes déguisés afin de mieux berner l'homme à abattre, un provincial limougeaud monté à Paris pour épouser la fille d'un certain Oronte, laquelle fille (Juliette Léger), bien évidemment, est amoureuse d'un jeune homme, Éraste (Guillaume Ravoire). Sous la houlette de Sbrigani (virevoltant Daniel San Pedro) vont se succéder stratagèmes et tours pendables pour décourager, et au sens propre du terme, rendre quasiment fou, Pourceaugnac, traqué comme une bête… Les séquences de traque se succèdent donc à un rythme effréné (celle avec les médecins est particulièrement… terrifiante). C'est vif et drôle et parfois tout de même parfaitement gratuit. Or malgré toutes ces intrigues savamment calculées et pour ainsi dire mises en scène par Sbrigani, et même si le sujet emprunte beaucoup à la commedia dell'arte, la pièce demeure d'une noirceur effroyable. Mais Clément Hervieu-Léger dans son travail et sa direction d'acteur maintient un bel équilibre, et il faut absolument voir l'interprétation extraordinaire de drôlerie retenue de Gilles Privat en provincial égaré dans un monde qui refuse d'être à sa mesure.

Jean-Pierre Han

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