L'expérience des limites

AVIGNON OFF

Les 120 journées de Sodome d'après Sade. Mise en scène d'Agnès Bourgeois. Théâtre Gilgamesh à 22 h 45. Tél. : 04 90 89 82 63

La chose n'est pas si fréquente que cela pour être passée sous silence : Agnès Bourgeois possède une véritable ligne directrice dans son parcours artistique aussi bien en tant que comédienne qu'en tant que metteur en scène, c'est-à-dire d'initiatrice de projets théâtraux. Cette ligne directrice l'amène à tenter de toujours faire l'expérience des limites. On ne s'étonnera donc pas de la voir présenter Les 120 journées de Sodome de Sade alors que dans le même temps, dans un autre lieu du "off", elle donne vie à la parole d'Artaud (via celle de Patrice Trigano). On ne s'étonnera pas plus de constater que pour creuser ce sillon, elle ait réussie à réunir une équipe de fidèles compagnons d'aventure qui l'accompagnent de spectacle en spectacle, de proposition en proposition de travail. C'est ainsi un vrai plaisir de retrouver Didier Payen à la scénographie, Laurence Forbin aux costumes et à la dramaturgie, Fred Costa et Frédéric Minière à la musique et Sébastien Combes à la lumière. Sans parler bien sûr des interprètes comme Valérie Blanchon présente ici comme presque toujours pour porter l'impossible parole du divin marquis. C'est d'ailleurs elle qui ouvre le bal dans un très beau et fort maîtrisé prologue, avant que l'espace scénographique imaginé par Didier Payen ne se dévoile à nous. Un espace astucieux avec en avant-scène et de chaque côté un piano "désossé" ou mis à nu sur lesquels Fred Costa et Frédéric Minière sortis du groupe de comédiens qui tourne inlassablement autour d'une table haute et longue viendront interpréter leurs partitions sonore et musicale… Cette ronde infernale des huit acteurs-musiciens (il fallait à tout le moins ce nombre. À ceux déjà cités, ajoutons Xavier Czapla, Corinne Fischer, Muranyi et Guillaume Laîné) est une belle idée pour tenter de dire l'indicible dans l'énumération clinique des passions (600 ?) interdites ou fantasmées. Comme toujours chez Agnès Bourgeois il y a une véritable intelligence dans l'élaboration et la gestion des signes, une pudeur… impudique qui dévoile encore plus violemment la « violence du désir » chez Sade.

Jean-Pierre Han

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