Le squelette d'une œuvre

FESTIVAL D'AVIGNON

2666 d'après Roberto Bolano. Mise en scène de Julien Gosselin. La Fabrica jusqu'au 16 juillet à 14 heures. Puis à partir du 10 septembre au Théâtre de l'Odéon à Paris. Tél. : 04 90 14 14 14

Traverser le roman monumental, 2666, en douze heures de temps comme viennent de le faire Julien Gosselin et ses camarades suffit-il pour réellement rendre compte de la beauté et des enjeux de l'œuvre de l'écrivain chilien Roberto Bolano ? Quel était d'ailleurs le propos du jeune metteur en scène porté aux nues après son travail sur Les Particules élémentaires il y a trois ans, ici même au festival d'Avignon ? Se plonger avec délice dans le foisonnement d'une œuvre ultra romanesque pour en faire un objet théâtral tout en lui restant fidèle, une belle gageure, mais ce n'est bien sûr pas tout. Il s'agit par la même occasion – 2666 s'y prête à merveille que ce soit de manière métaphorique ou non – d'évoquer le chaos et la monstruosité du monde dans lesquels les jeunes générations dont font partie Gosselin et la plupart de ses compagnons de travail n'arrivent décidément pas à se reconnaître. On les comprend. Ce que l'on comprend moins hélas c'est le type d'appréhension qu'il a de l'œuvre de Roberto Bolano. Il ne suffisait sans doute pas de restituer la structure du livre en cinq parties (cinq romans) avec à chaque fois la projection du titre sur l'écran, pas plus qu'il suffisait de reprendre les quelques points d'accroche des différentes intrigues pour prétendre être dans le respect de l'esprit du livre. D'ailleurs à y regarder de près les choix opérés sont parfaitement contestables : mettre l'accent dans la première partie (La Partie des critiques) sur les histoires de coucheries entre les quatre protagonistes plus que sur leurs errements dans la recherche de l'écrivain Archimboldi, c'est prendre les choses par le petit bout de la lorgnette, et cela implique un traitement scénique et un jeu de boulevard chic et choc à la Houellebecq (avec décor ad hoc) et insupportable. Supprimer dans la dernière partie (La Partie d'Archimboldi) tout ce qui concerne la campagne de Russie vécue par le personnage principal, Hans Reiter, est pour le moins étonnant pour ne pas dire plus puisqu'est mise en exergue dans ces passages la dimension spirituelle du personnage. Cela démontre probablement la volonté de l'adaptateur de vraiment ne s'en tenir qu'aux éléments anecdotiques, ceux qui fondent l'histoire de la « série », ou plutôt du feuilleton pour reprendre le terme de Bolano qui affirmait dans une de ses conférences reprise dans Le Gaucho insupportable que « c'est dans le feuilleton que se trouve le salut du lecteur » (et donc du spectateur). Cette cinquième partie est d'ailleurs considérablement allégée, presque totalement réduite à quelques événements, comme s'il avait fallu faire vite (au point où nous en étions au bout de presque douze heures de spectacle, nous aurions pu continuer !) et expédier les affaires (le roman) courantes. Mais, dira-t-on, à chacun, et en toute légitimité, sa vision du livre que le spectateur, lui, n'a pas forcément lu. Admettons, mais quel sentiment peut avoir un tel spectateur face à ce qui lui est proposé ? Julien Gosselin ne parvient pas vraiment à rendre compte de la très subtile complexité du roman qui du coup devient obscurité, une obscurité de plomb dès lors que toute la dimension humoristique du livre n'est pas traitée, pas plus que n'est restituée sa dimension ludique, avec l'énumération très savante de certains sujets (comme la "botanomancie" !) par exemple, avec un jeu très jouissif sur toutes les formes d'écritures possibles. Gosselin ne semble retenir que le côté dramatique (le pathos) de l'œuvre. Il n'est qu'à voir comment une des comédiennes chargée de lire des pages du livre, ce qui, on l'avouera est bien pratique, alors qu'il ne se passe pratiquement rien sur le plateau, sauf à de rares et courts moments, il n'est qu'à voir cette comédienne surjouer le drame… On comprend également dès lors cette volonté qui va finir par devenir tic de filmer au plus près les comédiens, de faire usage de gros plans sur leurs visages – car bien sûr la vidéo est omniprésente jusqu'à satiété – ainsi que la gestion de la bande-son poussée à son intensité à la limite du supportable, enfonçant le clou du pathos, soulignant les effets comme au cinéma… Les comédiens jouent à l'unisson. On ne saurait leur reprocher leur manque d'engagement, mais seul Frédéric Leidgens apporte une touche véritablement théâtrale et donc humaine.

Jean-Pierre Han

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