La tranquille évidence d'un chef d'œuvre

FESTIVAL D'AVIGNON

Place des héros de Thomas Bernhard. Mise en scène dr Krystian Lupa. L'autre scène du Grand Avignon – Vendène. Jusqu'au 24 juillet à 15 heures. Tél. : 04 90 14 14 14.

Krystian Lupa nous avait gratifié l'année dernière en ouverture du Festival d'une superbe mise en scène de la pièce de Thomas Bernhard, Des arbres à abattre. Il récidive cette année, sans les tambours ni les trompettes médiatiques qui ont précédés et accompagnés d'autres productions programmées lors de cette 70e édition du Festival, toujours avec une pièce de Thomas Bernhard avec l'œuvre duquel il entretient une relation privilégiée, Place des héros. En toute discrétion, mais avec la même superbe intelligence ; c'est sans nul doute le spectacle majeur de cette édition. Composée en 1988, quelques mois avant sa mort, Place des héros est la dernière œuvre de Thomas Bernhard. Comme un point d'orgue à sa trajectoire au cours de laquelle il n'eut de cesse de fustiger les travers de son pays, l'Autriche, ce « cul de basse fosse de l'Europe » comme il le qualifiait, la pièce suscita une tempête de protestations, d'insultes, et autres plaisanteries du genre au moment de sa création au Burgtheater de Vienne. Il n'est pas jusqu'aux plus hautes autorités du pays qui ne protestèrent et firent part de leur indignation devant une telle « attaque » de la part de l'auteur. Rappelons simplement que nous étions alors au lendemain de l'élection du président fédéral du pays, Kurt Waldheim à l'insupportable passé nazi… Déjà le titre de la pièce, Place des héros ou Heldenplatz, était pour le moins provocateur en faisant référence à l'accueil de la foule, 100 000 personnes désireuses sur cette même place de manifester leur enthousiasme au rattachement de l'Autriche au Grand Reich de Hitler en 1938. L'écho de cette foule accompagne toute la pièce dans laquelle il est question d'un professeur juif dont les fenêtres de l'appartement donnent justement sur la place. À l'époque, il a fui le nazisme avec toute sa famille pour se réfugier à Oxford en Angleterre. Nous nous retrouvons dix ans plus tard, dans le même lieu où l'on célèbre ses obsèques, car il a mis fin à ses jours, estimant qu'« il y a aujourd'hui plus de nazis à Vienne qu'en 1938 »… Les membres de la famille (sa femme, ses filles, son frère), de la maisonnée (gouvernante, domestique), quelques amis sont là à évoquer le défunt et à discuter de la situation. Leurs paroles, surtout celle de l'oncle, sont impitoyables et d'une charge d'une violence inouïe mais ô combien bienfaitrice. Envers l'Autriche, bien sûr, mais on aurait tort de croire qu'elles ne concernent qu'elle, et qui plus est en des temps révolus… Thomas Bernhard est à son meilleur dans sa dénonciation de la bêtise humaine et du danger qu'elle représente. Ses imprécations font toujours mouche. C'est d'autant plus fort que l'ombre de la mort s'étend sur toute l'œuvre, une mort qu'il côtoie et sent dans sa propre chair. On s'était extasié sur l'extraordinaire qualité des comédiens dans Des arbres à abattre. Ceux qui défendent Place des héros sont lituaniens (ils appartiennent à la troupe du Théâtre national), et ne le cèdent en rien à leurs camarades polonais. Et l'on se dit qu'outre leurs talents intrinsèques, il y a aussi la capacité de Lupa à les diriger tout en subtilité et finesse. De la figure centrale de la pièce, l'oncle interprété par Valentinas Masalskis, simplement prodigieux, aux plus petits rôles, celui de la veuve, Doloresa Kazragyté, en passant par la gouvernante Eglé Gabrenaité qui nous tient en haleine durant toute la première partie du spectacle, tous sont d'une présence et d'une justesse extraordinaires, chantant pour ainsi dire leur partition presque mezzo vocce, avec une intensité d'autant plus forte qu'elle n'a pas besoin d'être vociférée. C'est toute la mise en scène de Krystian Lupa qui joue à merveille de ce registre. Pour notre plus grand bonheur.

Jean-Pierre Han

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