L'art poétique de Claude Régy

Rêve et folie de Georg Trakl. Mise en scène de Claude Régy. Festival d'automne. Nanterre-Amandiers, jusqu'au 21 octobre à 20 h 30. Tél. : 01 46 14 70 00.

Avec son dernier et ultime spectacle, dit-il, Rêve et folie,tiré des quelques pages incandescentes du poète Georg Trakl, Claude Régy, à 93 ans et toute une vie consacrée au théâtre et à la poésie (dramatique ou non), a la bonne idée de nous offrir un petit ouvrage de réflexions, Du régal pour les vautours, accompagné d'un film de plus d'une heure d'Alexandre Barry dans lequel il se livre tout entier. Une manière élégante et discrète de nous donner les clés de son œuvre et de son dernier spectacle ? On peut certes le prendre ainsi, mais à vrai dire le spectacle interprété, incarné par un de ses comédiens complices, Yann Boudaud, est suffisamment explicite pour n'avoir pas besoin d'être accompagné d'une exégèse savante, ni d'une explication de son auteur… Prenons les choses une à une pour ce qu'elles sont et telles qu'elles se présentent. Le spectacle, bien sûr, avec cette manière incroyable offerte dans une variation d'intensités lumineuses noires (il en existe donc autant ?), dans un silence absolu, avec cette pesanteur du corps de l'acteur d'où s'arrachent des sons, traces du terrifiant roman familial de Georg Trakl entre Rêve et folie effectivement, au soir et « dans une mer de ténèbres » pour reprendre l'expression de Maeterlinck, au moment où « le père devint vieillard », avec le visage de la mère qui se « pétrifie », avec l'obsession de la « forme mince de la sœur » et de l'inceste consommé, au milieu de la nuit qui « engloutit la race maudite », aux confins de la mort toujours présente. C'est, si l'on veut jouer sur les mots, d'une clarté aveuglante ! Plus que jamais dans la mesure où le bel espace signé comme toujours par Sallahdyn Kathir, une sorte de cave voûtée à l'intérieur de laquelle l'éclairage délimite précisément un autre espace, celui autorisant l'évolution du comédien, et que se crée avec les spectateurs une relation presque intime. Ici, « les mots servent à libérer une matière silencieuse qui est bien plus vaste que les mots ». La citation est de Nathalie Sarraute que Régy, dans son ouvrage, fait volontiers sienne, comme il fait sienne nombre d'autres paroles et pensées d'auteurs qui l'ont toujours accompagné et l'ont nourri, Maeterlinck, Nietzsche, Genet, Duras… et Trakl donc.

Jean-Pierre Han

Claude Régy : Du régal pour les vautours avec un film d'Alexandre Barry. Les Solitaires intempestifs. 96 pages, 19 euros.

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