Faust massacré

Angelus Novus AntiFaust. Mise en scène de Sylvain Creuzevault. Festival d'automne. Théâtre national de la Colline, jusqu'au 4 décembre, puis tournée en France. Tél. : 01 44 62 52 52

Sylvain Creuzevault jouit dans le petit milieu théâtral qui organise nos belles soirées d'une réputation des plus flatteuses. Pratiquement à ses débuts, avec sa mise en scène de Baal de Brecht, il avait bénéficié du label du Festival d'automne, allez savoir pourquoi, surtout au vu du résultat. Le voici quelques mises en scène plus tard, et une notoriété qui va croissant, allez toujours savoir pourquoi, à nouveau au programme du Festival d'automne. Avec un résultat encore plus décevant. Très dans l'air du temps, Creuzevault s'attaque pour cette nouvelle édition au mythe de Faust. Un mois et demi plus tôt Bob Wilson avait présenté sa propre version (en noir et blanc) de Faust I et II, bien dans sa flamboyante manière, un peu trop flamboyante même, trop bien léchée au détriment d'une pensée réellement novatrice sur l'œuvre de Goethe, mais enfin avec l'aide de l'équipe du Berliner Ensemble, et en mode comédie musicale, les quatre heures du spectacle passaient avec plaisir. De son côté Robert Cantarella, avec Stéphane Bouquet, Nicolas Doutey, Liliane Giraudon et Noëlle Renaude, a présenté sa série diabolique en 5 épisodes, Notre Faust, qu'il reprendra à Nanterre-Amandiers en mars prochain… Mais Sylvain Creuzevault beaucoup plus malin et très certainement plus cortiqué que Wilson et Cantarella réunis, n'entend pas en rester là ; le mythe de Faust, il le dépasse et avec son Angelus Novus – référence au tableau de Klee portant le même titre et que Walter Benjamin cite – c'est rien moins qu'un AntiFaust qu'il se propose de nous infliger. À son habitude il a travaillé très longuement avec son équipe – plus ou moins un collectif comme il en existe tant de nos jours et dont il est le responsable absolu –, il ne faut donc pas s'étonner de voir l'accumulation de références dont nous sommes abreuvés : Goethe quand même, Grabbe, Heine, Ibsen, Brecht, Mann, Boulgakov, Pessoa, Bond et « tant d'autres » ! Tous ces renseignements pris dans la petite bible qui accompagne le spectacle, nous permettant de s'en faire une idée. Car pour ce qui est du plateau, c'est plutôt la confusion la plus totale. Même avec une scénographie qui doit beaucoup aux toiles et châssis de la Fonderie où il a répété deux mois durant et que François Tanguy, toujours généreux, lui a sans doute prêté. Confusion la plus totale pour un propos ambitieux, nul ne le niera, mais qui se perd dans des limbes après que la proposition ait été énoncée (toujours dans le programme) : « que devient le mythe de Faust dans notre société productrice de marchandises, à la division du travail si raffinée ? ». La réponse est pour le moins emberlificotée avec ses références presque obligatoires, mais franchement pas nécessaires, aux récentes manifestations contre la loi du travail, et autres sujets d'actualité. Bien sûr on pourra toujours parler de déconstruction du sujet, autre concept à la mode, mais pour ce qui est du résultat…  Pour passer le temps qui s'étire tout de même sur trois heures trente (presqu'autant que chez Bob Wilson), le spectateur peut toujours s'amuser à déchiffrer tous les signes devenus tics de quelques équipes dites émergentes à la mode aujourd'hui comme les Chiens de Navarre, ce qui n'est franchement pas un compliment sous ma plume. J'ai déjà, par ailleurs, parlé du syndrome de la table ; ces meubles sont ici en bonne place, on peut également tenter de décrypter les registres de jeu des acteurs, entre hystérie et faux naturalisme (faire comme si on improvisait), se souvenir qu'Éric Charon par exemple joue exactement de la même façon dans les spectacles de Julie Deliquet, elle aussi grande prêtresse des collectifs désormais émergés…, se demander quelle est la nécessité de la vidéo, etc. Voilà pour l' « excitation au voyage » que nous propose Sylvain Creuzevault.

Jean-Pierre Han

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