Une vision fantasmagorique de Richard III

Richard III-Loyaulté me lie de Shakespeare. Spectacle de Jean Lambert-wild, Élodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Stéphane Blanquet et Jean-Luc Therminarias. Théâtre de l'Aquarium à 20 heures. Jusqu'au 3 décembre, Tél. : 01 43 74 99 61.

Pyjama rayé qui pourrait évoquer de sinistres souvenirs, valise à la main, le clown blanc de Jean Lambert-wild tout droit sorti de Godot poursuit sa traversée et son exploration d'univers singuliers, sans se préoccuper de l'espace ni du temps, les soumettant à l'élaboration de sa propre œuvre. Cette fois c'est à l'espace et au temps shakespeariens, et plus précisément à ceux de Richard III qu'il consacre toute son incisive attention. Le paradoxe voulant que même en agissant ainsi, à sa propre et très particulière manière, il parvient à toucher et à rendre compte du cœur tragique de la pièce de Shakespeare. Petits et grands détours joyeusement opérés avec la complicité tout aussi clownesque d'une seule partenaire, Elodie Bordas, frégoli de haute volée et à la présence magnétique qui endosse le rôle de pas moins d'une dizaine de personnages gravitant autour de la figure du roi Richard. Avec aussi tout de même l'aide de quelques poupées de chiffon, de ballons ou de grosse barbes à papa sur lesquels sont projetés le visage de quelques protagonistes avant d'éclater ou d'être violemment piétinés, accessoires d'une grandiose et très baroque scénographie plus que vivante signée Stéphane Blanquet, troisième élément majeur de l'interprétation. À la classique antienne selon laquelle le monde est un théâtre Jean Lambert-wild et Stéphane Blanquet apportent une précision concernant la nature du théâtre en question : c'est un cirque ou une fête foraine… À cette aune le côté dérisoire de notre univers apparaît dans toute son évidence, et nous naviguons avec bonheur dans le plus « pur » des univers baroques, avec mises en perspectives forcément infinies, petit théâtre dans le grand théâtre, avec rideaux rouges qui s'ouvrent et se ferment comme chez Guignol, castelet en étage et stands pour jeux (de massacre) multiples et variés sur les côtés, etc. C'est au milieu de ce qui pourrait sembler n'être qu'un sacré bazar mais qui est en fait une mécanique de précision, qu'éclate la langue de Shakespeare, assonances et rythmiques enfin retrouvées en français et rendues à leur vertu première, grâce au beau travail de Gérald Garutti et de Jean Lambert-wild soi-même qui s'en saisit en compagnie d'Élodie Bordas avec une rare intensité. C'est un travail d'orfèvre qui ne laisse guère au spectateur le temps de reprendre souffle, la machinerie théâtrale en action renvoyant, meurtre après meurtre, à l'engrenage de la machinerie du pouvoir de manière saisissante. Jean Lambert-wild et Élodie Bordas dont la parfaite complicité saute aux yeux sont comme des équilibristes ; ensemble ils nous mènent vers un étonnant final, le retour du roi Richard après un tortueux parcours dans l'espace à la matrice originelle, celle du ventre de sa mère… On ne peut que saluer ce qui est de l'ordre d'une véritable performance mise au service, corps et âme, d'une véritable pensée – une vision fantasmagorique de Richard III qui renvoie à Goya et au sommeil de la raison engendrant des monstres – élaborée par une équipe qu'il faudrait citer en son entier, Gérald Garutti, Lorenzo Malaguerra, Stéphane Blanquet, Therminarias, Renaud Lagier, Annick Serret-Amirat et leurs camarades…

Jean-Pierre Han

Article paru dans La Scène de mars 2016

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