Le nouvel opus de François Tanguy

Soubresaut par le Théâtre du Radeau. Mise en scène de François Tanguy. Spectacle créé en novembre au TNB de Rennes (festival Mettre en scène). Du 1er au 16 décembre à la Fonderie au Mans. Tél. : 02 43 24 93 60. Puis tournée.

© Jean-Pierre Dupuy

De spectacle en spectacle – seize en près de vingt-cinq ans ce qui pourra paraître peu en regard des productions effrénées d'aujourd'hui, mais François Tanguy prend le temps de réellement penser ses créations et son parcours d'artiste dans une continuité et une cohérence qui n'appartiennent qu'à lui – , François Tanguy maîtrise son geste avec de plus en plus de fermeté et d'efficacité. Son trait, comme l'on parle du trait d'un peintre, se fait de plus en plus précis. Ce qui pouvait apparaître comme la résultante d'un tremblement du geste – la légère hésitation d'une recherche – a disparu. Reste un tracé précis, un ordonnancement dans l'apparent bric-à-brac qui habite l'espace, assemblage savant de cadres, de panneaux, de planches (le bois, comme toujours, prédomine) de toiles, d'échafaudages, avec cette fois-ci sur le devant de la scène, à cour, un plan incliné servant de toboggan sur lequel glisseront les personnages à moins qu'ils ne tentent de remonter la pente, tout en passant à chaque fois sous une sorte de portique de bois… 

De même, depuis maintenant les dernières esquisses de ses spectacles la parole s'est faite plus distincte. Ce qui était de l'ordre du bredouillis, du bégaiement, du murmure fait place à une parole plus claire, presque nette, et l'itinéraire à travers l'entrelacs des lectures de Tanguy où l'on ne s'étonnera pas de retrouver Kafka (un grand habitué), Ovide, Dante, et quelques autres (Giordano Bruno, Robert Walser, Kierkegaard…) se fait jour. Les personnages en perpétuel mouvement apparaissent, disparaissent, réapparaissent dans leurs accoutrements particuliers comme dans un rêve, viennent s'assoir près d'une petite table, de profil comme au début du spectacle comme s'ils étaient sans épaisseur, figures d'un impossible tableau. Le tout dans le clair-obscur, la pénombre élaborée conjointement avec François Fauvel et Julienne Havlicek-Rochereau. De la scénographie à la lumière en passant par l'élaboration sonore (avec Éric Goudard), François Tanguy opère à tous les échelons de la création.

Les servants de scène (Didier Bardoux, Frode Bjornstad, Laurence Chable, Jean-Pierre Dupuy, Muriel Hélary, Ida Hertu, Vincent Joly, Karine Pierre), comédiens qui manipulent eux-mêmes cadres et objets, refont les mêmes gestes avec à chaque fois un léger décalage (on ne reproduit jamais exactement les mêmes gestes) comme dans l'Invention de Morel de Bioy Casarès., toujours sous le regard de celui qui est à l'extérieur, mais pourtant très présent, le très attentif François Tanguy. Un extrait du texte de Kafka qui est dit résume à lui seul la démarche du metteur en scène : « ce qui l'empêche de se lever une certaine pesanteur, le sentiment d'être à l'abri quoi qu'il arrive, le jouissance d'un lieu de repos qui lui est préparé et n'appartient qu'à lui. ce qui l'empêche de rester couché est un inquiétude qui le chasse de sa couche, sa conscience, son cœur qui bat interminablement, sa peur de la mort et son besoin de la mer, tout cela l'empêche de rester couché et il se relève »… On comprendra dans ces conditions que cela ne cesse de bouger, de glisser, de se décadrer, de se recadrer comme dans tous les spectacles du Théâtre de Radeau, même si celui-ci, ce Soubresaut qui dit bien les choses, la structure scénographique semble plus ferme. Si ferme même, dans le geste de François Tanguy, qu'il autorise un double décalage, celui de l'humour (au sens surréaliste du terme ?) et celui d'une mise en abîme, de réflexion et de pensée sur le théâtre lui-même. Apparaît un extrait de… Labiche (L'Affaire de la rue de Lourcine) interprété par deux clowns (on pense à maintes reprises dans le cours du spectacle à Charlot et à Groucho Marx), précédé d'un texte de Kierkegaard tiré de La Répétition. On rit donc à ce Soubresaut, d'un rire qui nous mène à d'autres profondeurs.

Jean-Pierre Han
Photo : © Jean-Pierre Dupuy

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