Fin de monde

Des arbres à abattre de Thomas Bernhard. Mise en scène de Krystian Lupa. Théâtre de l'Europe-Odéon, jusqu'au 11décembre. Tél. : 01 44 85 40 40.

Krystian Lupa, 72 ans, un des derniers grands maîtres de la mise en scène européenne entretient avec l'œuvre de Thomas Bernhard une relation privilégiée, presque obsessionnelle un peu à l'image de l'écriture de l'écrivain autrichien qui, de vague en vague, finit toujours par submerger le lecteur. Il y a sans doute entre les deux hommes une connivence intime, une même approche et appréhension des choses de la vie dans la manière de s'impliquer dans leurs œuvres respectives. Avec sa mise n scène de Des arbres à abattre c'était la sixième fois que Lupa s'attaquait à un texte de Thomas Bernhard, un roman, genre qu'il affectionne davantage que les pièces de théâtre au seul motif que « les auteurs de drame pensent trop en termes de théâtre et trop peu en termes de vie ». À son passage au festival d'Avignon en 2015, il avait triomphé sauvant une édition pas franchement emballante, et l'on pensait, à revoir le spectacle, retrouver telles quelles les mêmes sensations d'alors. Or Lupa, et en cela c'est un véritable artiste toujours en éveil, ne s'est pas contenté de reprendre sa mise en scène. Il l'infléchit, souligne ses traits, tirant l'ensemble vers plus de noirceur, s'enfonce davantage dans les parages de la mort, en fait un hymne crépusculaire, redistribue les cartes… et accompagne son spectacle (du moins le soir de la première) de petits commentaires, cris et autres bruits sonorisés depuis la salle. Si Kantor restait toujours sur le plateau pendant le déroulement de ses propositions théâtrales, Lupa, lui, est tout aussi présent, mais demeure caché dans la salle… Reste que c'est toujours un formidable voyage au cœur de la vie qu'il nous propose, même si ce voyage se révèle encore plus douloureux qu'hier. Un voyage dans l' « espace du dedans » de l'être humain comme aurait dit Michaux, et ce voyage est tout simplement extraordinaire, au sens fort du terme, entre réalité et rêve (ou cauchemar), là où votre conscience finit toujours par lâcher prise. Ce que nous montre Lupa qui comme toujours a conçu sa propre scénographie (et l'éclairage) possède la netteté des rêves les plus fous – la mise en scène est d'une rigueur à couper au couteau –, en même temps qu'ils sont perçus dans l'atmosphère ouatée des rêves. À ce stade rien de plus normal si le narrateur, Thomas Bernhard en personne, est constamment présent sur le plateau, le plus souvent affalé dans un fauteuil placé en dehors du lieu de l'action, presque hors de la scène, en position d'observateur, mais un observateur et commentateur tout à la fois totalement impliqué dans le déroulement de l'action quand il ne sommeille pas. Dedans-dehors, c'est la position du personnage qui porte son nom de la vraie vie. Car Thomas Bernhard dans son livre publié en 1984 cinq ans avant sa mort, raconte l'histoire (son histoire) d'un dîner artistique (!) organisé par les Auersberger, un couple d'amis qu'il n'a pas revu depuis de longues années. Ils se sont retrouvés à l'enterrement d'une amie commune, une comédienne qui s'est suicidée. Les Auersberger, lui pianiste s'enfonçant dans l'ivresse au cours de la soirée, elle attendant en vain son moment de gloire, l'interprétation d'une mélodie de Purcell, l'ont invité avec quelques amis pour ce dîner, une sorte de veillée funèbre en quelque sorte. Thomas Bernhard, – « erreur magistrale » dit-il –, a fini par accepter et le voilà chez ses hôtes en compagnie d'un acteur du Théâtre national, qui ne cessera de chanter ses propres louanges dans le rôle de sa vie, Ekdal dans le Canard sauvage d'Ibsen, de deux femmes écrivains, l'une quasiment muette et qui se prend pour Gertrude Stein, l'autre, son opposée intarissable et insupportable qui pense surpasser Virginia Woolf, deux autres jeunes écrivains passant leur temps à glousser ce qui est une bonne manière de se moquer de tout le monde… Tout ce beau monde comme déjà figé dans la mort fait donc salon dans la première partie du spectacle, alors que Lupa nous projette des films en noir et blanc montrant la suicidée répondant à des questions concernant son métier (c'est l'ouverture du spectacle), puis l'enterrement, les retrouvailles des amis de la disparue, l'invitation à la soirée… Atmosphère extraordinaire de marionnettes ou de mannequins figés et comme encagés derrière des parois translucides : tableau étonnant et effrayant tout à la fois comme présentés, commentés par le personnage de Thomas Bernhard qui entre parfois en jeu. Il y a là dans l'adaptation et le montage du texte, dans sa manière de l'infléchir pour impliquer le narrateur dans l'histoire, un formidable travail de Lupa, qui n'a pas hésité, et là aussi il a visé juste, à sortir le roman de son contexte viennois, pour l'ouvrir à une dimension universelle, en passant par la Pologne. Ainsi l'acteur (formidable et imposant Jan Fricz) passe-t-il du Burgtheater de Vienne au Théâtre national dans le spectacle. Nous ne sommes plus forcément en Autriche, mais bien ailleurs, dans une ville polonaise ou européenne, française tout aussi bien. L'acerbe critique de Thomas Bernhard prend une dimension universelle, et c'est tant mieux, car les propos émis par ces figures mortes nous concernent bien tous. Elles atteindront leur point d'orgue dans la deuxième partie du spectacle entièrement consacrée au repas des convives dans un véritable, très drôle et douloureux, jeu de massacre, alors que dans l'épilogue, un surprenant sentiment se fait jour chez le narrateur, soudainement solidaire des pantins qu'il vient d'observer (et de décrire). Ces personnages, il les « hait » certes, mais « se sent obligé de les aimer », il fait bien partie lui aussi de cette triste humanité, constat douloureusement porté par le superbe comédien, Piotr Skiba. Mais il faudrait à ce stade citer tous les acteurs, de Marta Zieba, la jeune suicidée, Halina Rasiakowna, la Auesberger… à Krzesislawa Dubielowna qui dans un simple et bref rôle de servante est simplement extraordinaire, se mettant d'emblée à l'unisson de toute la distribution. Un chef-d'œuvre qui se termine sur une ultime pirouette lorsque la maîtresse de maison demande avec insistance à Thomas Bernhard de ne pas écrire sur la soirée…

Jean-Pierre Han

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