Jouissive réussite

Le Temps et la chambre de Botho Strauss. Mise en scène d'Alain Françon. Spectacle créé au TNS. Au Théâtre de la Colline à Paris, du 6 janvier au 3 février puis tournée. Tél. : 01 44 62 52 52.

C'est une pièce magistrale que Le Temps et la chambre du dramaturge allemand Botho Strauss, ne serait-ce que parce que dans ce texte il ose s'attaquer de front – en faire même sa matière propre – à deux éléments fondamentaux sur lesquels repose tout l'art théâtral : la temporalité (c'est clairement énoncé) et l'espace. « Espace et temps mêlés » avait jadis proféré Roger Vitrac alors qu'il travaillait encore avec Artaud. Botho Strauss va encore plus loin, dissocie le temps et l'espace, pour les réunir à nouveau, à sa manière mais en constant décalage, dans sa pièce excellemment traduite par Michel Vinaver. Reprenons : la matière temporelle, Botho Strauss la fait voler en éclats, quant à l'espace, il est à la fois toujours le même et parfaitement différent à chaque séquence – ce qu'ont très bien saisis Alain Françon et son décorateur habituel Jacques Gabel – , il suffit pour cela d'un changement de lumière (signé comme toujours aussi par Joël Hourbeigt), d'un déplacement des deux seuls fauteuils et d'une petite table basse. Le jeu des métamorphoses peut alors se dérouler dans la chambre au prix de légers et subtils changements sans brusques ruptures, comme dans un rêve. On pourrait songer, à voir se développer la pièce, au livre du romancier Marc Saporta qui avait jadis écrit un ouvrage dans lequel les pages étaient détachées les unes des autres et que le lecteur pouvait mélanger à sa guise et lire ainsi à chaque fois une histoire nouvelle avec forcément les mêmes personnages, les mêmes lieux recomposés, mais temps et configurations spatiales brisés. Cela s'appelait très justement Composition… Il y a de cela dans le Temps et la chambre qui se déploie autour de la figure centrale d'une femme, de la femme, de toutes les femmes, Marie Steuber, dans des situations à chaque fois différentes de la précédente, de métamorphose en métamorphose, et qu'assume de belle façon (jusque dans son timbre de voix et son corps), la troublante Georgia Scalliet, désignée au départ par le dramaturge comme "la Fille de la rue". C'est en tout cas ainsi que la perçoivent deux olibrius, un couple de clowns sortis tout droit de chez Beckett,… une fille qui, à peine aperçue de leur observatoire en étage se retrouve presque instantanément dans le même espace que nos nouveaux Bouvard et Pécuchet (superbes et très drôles Jacques Weber et Gilles Privat) désignés, eux, comme « sceptiques » tout en étant dotés d'un prénom ce dont ne bénéficient pas tous les protagonistes de l'aventure : il y a là en effet l'Homme sans montre, l'Impatiente, la Femme sommeil, l'Homme en manteau d'hiver et le Parfait inconnu… drôles d'identités qui éliminent toute tentative de psychologisation des personnages… Tout ce beau monde vibrionne donc autour de la figure centrale de Marie Steuber enfin pourvue d'un prénom. Alain Françon qui aime plus que tout autre à creuser les textes pour tenter d'en saisir la toujours fuyante quintessence est ici particulièrement à l'aise. L'œuvre de Botho Strauss est à sa mesure dans ses moindres fibres. Il a, comme à son habitude, réuni une équipe de tout premier plan pour engager son exploration. On aura rarement vu une telle cohérence et une telle cohésion, de la figure centrale de Giorgia Scalliet aux plus petites apparitions, tous les comédiens sont parfaits, jouant à merveille le jeu – et le texte de Botho Strauss en est véritablement un, mais des plus sérieux – d'Antoine Mathieu à Wladimir Yordsanoff en passant par Charlie Nelson, Aurélie Reinhorn, Renaud Triffault, Dominique Valadié, plus les deux compères déjà cités, Gilles Privat et Jacques Weber, subtil mélange de compagnons d'aventures théâtrales de toujours et de plus jeunes pousses. Une incontestable et très jouissive réussite.

Jean-Pierre Han

Botho Strauss : Le Temps et la chambre, L'Arche, 2010.

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