Voir, ne pas voir… ; de la réalité des choses

Molly S. d'après Brian Friel. Adaptation et mise en scène de Julie Brochen. Théâtre Trévise jusqu'au 31décembre à 21 h 30. Tél. : 01 48 65 97 90.

Revenue à un plus modeste travail de compagnie après avoir dirigé le Théâtre national de Strasbourg, Julie Brochen a eu l'excellente idée de se saisir de la pièce du dramaturge irlandais Brian Friel disparu il y a un peu plus d'un an, Molly S. Se saisir est bien le terme puisqu'elle a réalisé un véritable et profond travail d'adaptation qui ne dénature en rien l'essence de l'œuvre originale qui narre l'histoire d'une jeune femme qui est presque totalement aveugle depuis l'âge de dix mois. Elle a la quarantaine et vient de se marier à un autodidacte qui est persuadé qu'elle est en capacité de recouvrer la vue. En quarante ans la jeune femme (Molly S.) s'est créé un univers sensoriel personnel dans lequel, bien sûr, odorat et son jouent un rôle essentiel. Sous l'insistance de son mari elle finit par se laisser convaincre de se faire opérer par un ophtalmologiste brillant, mais dépressif depuis le départ de sa femme et qui accepte de tenter l'aventure dans l'espoir de retrouver le rayonnement qui était autrefois le sien. Un étonnant trio se retrouve ainsi sur le plateau, chacun des protagonistes avec ses propres problèmes et son registre psychologique particulier. On imagine aisément ce qu'il adviendra de la jeune femme qui, après l'opération réussie, se retrouve perdue dans un monde qui n'est plus ou n'a jamais été le sien. Une histoire tragique qui pose parfaitement la question de la normalité – « to see and not see » comme avait dit Olivier Sacks… Brian Friel avoue s'être inspiré des écrits du neurologue tout comme Julie Brochen – l'originalité de sa pièce ne résidant pas tant dans son déroulement et son épilogue que dans la manière dont l'auteur traite le sujet, préférant au dialogue théâtral l'alternance de monologues des trois personnages dans lesquels se font jour leurs rêves et leurs appréhensions personnelles de la réalité. Julie Brochen enfonce même le clou en insérant dans le fil des monologues des chants sur des musiques de Benjamin Britten, R. Vaughan Williams, Beethoven, Thomas Moore, Ivor Gurney…, excellente idée qui décale et ouvre le propos dans un esprit parfois presque ludique (celui-là même de la compagnie au nom prédestiné des Compagnons de jeu créé jadis en 1993). Mari et chirurgien sont interprétés par les excellents chanteurs Olivier Dumait et Ronan Nédelec avec lesquels la metteuse en scène avait déjà travaillé dans La Petite renarde rusée de Janacek il y a une quinzaine d'années et qu'elle retrouve avec un plaisir évident, elle-même interprétant avec conviction et discrétion tout à la fois le rôle titre de Molly S. Un quatrième compère, le pianiste Nikola Takov, accompagne le trio pour une proposition qui renoue avec bonheur avec les fondamentaux de l'art théâtral.

Jean-Pierre Han

admin