Sereine confession d'une prostituée

Aglaé, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux. Théâtre du Rond-Point, jusqu'au 29 janvier à 20 h 30. Tél. : 01 44 95 98 00.

Aglaé – considérons les choses ainsi – est le nom de guerre d'une prostituée de plus de soixante-dix ans qui œuvre encore à Marseille et qui s'est confiée à Jean-Michel Rabeux et Claude Degliame. Prostituée dès l'âge de douze ans – chez les pauvres il faut gagner de l'argent très tôt –, elle présente la caractéristique de considérer son activité comme une véritable profession qu'elle a exercée avec plaisir et même jouissance, prenant plaisir justement à donner du plaisir. Elle s'est racontée en précisant que la seule chose qui lui a déplu au cours de sa carrière est la main-mise des macs à laquelle elle a personnellement toujours échappé ; liberté, liberté chérie… elle milite pour la libéralisation de son activité et n'a qu'un seul regret dans sa vie bien remplie et finalement heureuse : avoir eu un fils qui est devenu gendarme et qu'elle prétend détester, mais qui hante ses jours et ses nuits. Son ironique détestation est sans doute le plus beau des témoignages d'amour !…Sur la teneur de ses propos très détaillés mais qui, en soi, n'ont rien de bien nouveau – les récits de ce type ont plutôt tendance à se développer et à être portés sur scène – il n'y a pas grand-chose à dire si ce n'est qu'ils révèlent ici une sorte de sérénité que Jean-Michel Rabeux a rendu avec le plus de fidélité possible, mais bien sûr en apportant quelques discrètes retouches et surtout en faisant un montage qui rend la confession de la femme parfaitement cohérente. La force du spectacle réside surtout dans l'intelligence du travail théâtral qu'il a effectué, inventant une scénographie singulière : un cabaret (les spectateurs son assis sur des tabourets fixés au sol) de plain pied avec la petite scène où évolue Claude Degliame qui n'hésite pas à déambuler au milieu des spectateurs, leur parlant en les frôlant dans une complice proximité. On aurait envie de parler de la direction d'acteur qu'a réalisé Jean-Michel Rabeux ce qui est presque impropre, tant sa relation, son osmose avec Claude Degliame trouve ici son point d'orgue. Cela n'étonnera bien sûr personne pour peu que l'on se remémore le parcours théâtral commun du couple. Un même souffle les unit, et Claude Degliame dont on connaît pourtant l'immense talent parvient encore à nous éblouir par sa science théâtrale, sa capacité à moduler les paroles d'Aglaé, à nous tenir finalement au creux de sa main, à la fois souple et ferme. Sûre de son art, avec aplomb, elle va jusqu'à évoquer les effets du temps sur sa propre personne ; s'y conformer c'est aussi d'une certaine manière maîtriser la matière théâtrale dont la temporalité est l'un des éléments majeurs de son essence.

Jean-Pierre Han

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