Conjuguer le futur

Melancholia Europea (une enquête démocratique). Écriture et mis en scène de Bérangère Jannelle. Spectacle créé à la MC2 de Grenoble. En tournée.

« Que faire ? » comme disait le bon vieux Lénine. Si Bérangère Jannelle ne prétend pas apporter une réponse toute faite à cette question aujourd'hui plus brûlante que jamais – elle n'en a pas la prétention –, du moins se saisit-elle de l'occasion pour tenter de penser le monde dans lequel elle vit en invitant les spectateurs qui assistent à ses spectacles à la suivre dans cette démarche. Avec elle au moins les choses sont claires : le titre de sa dernière création Melancholia Europea (une enquête démocratique) ne laisse aucun doute sur ce qui l'anime. Dans un premier temps d'ailleurs, un autre sous-titre était tout aussi explicite : pour un théâtre politique. On aura compris que son ambition n'est pas tant de nous asséner quelques vérités bien senties (qui s'avèrent parfois être fausses) que de chercher à approcher le nerf des choses. Elle s'embarque donc avec ses camarades dans l'aventure – c'en est réellement une – ; ils sont six sur le plateau sans compter ceux qui œuvrent dans l'ombre mais jouent également une importante partition. Ils n'y vont pas les mains vides et ont fait appel à Hannah Arendt en premier lieu et de manière plus épisodique à Walter Benjamin, Gilles Deleuze, Emmanuel Levinas, Jacques Derrida, Pier Paolo Pasolini et quelques autres « penseurs » de notre temps. Du très beau monde assurément, même si on peut estimer que l'équipe de La Riccotta n'a pas forcément besoin nommément d'eux, sachant que la responsable de la compagnie, Bérangère Jannelle, pour ne parler que d'elle, est tout à fait en capacité d'exposer ses propres désirs et convictions sans autant de cautions. Soit donc cette interrogation qui travaille tous ces jeunes gens qui atteignent ou vont atteindre le mitan de leur existence (Bérangère Jannelle sera quadragénaire cette année) concernant la démocratie, cherchant à déceler les raisons sinon de sa faillite, du moins de sa mise en danger extrême, rongée de l'intérieur par ce qui constitue son poison principal, à savoir l'idéologie fasciste et sur ce que Hannah Arendt justement nomme la « banalité du mal ». Les comédiens-chercheurs ainsi que les nomme leur metteur en scène vont donc s'atteler à la tache d'aller y voir du côté de l'Histoire, celle qui a produit des monstres comme Himmler, Speer ou encore Bousquet. Ce qui sort de cette recherche est pour le moins étonnant et parlant : ces hommes-là avaient toutes les apparence d'être normaux, voire presque banal, bons bourgeois faisant connaissance (Himmler et Speer) lors d'une soirée à l'opéra où l'on donne une œuvre de Donizetti… Des monstres « normaux » en somme ! L'équipe de réalisation du projet installée dans une scénographie ad hoc (où la pensée est censée se développer, salle de rédaction et d'archives à la surcharge symbolique) va jouer de la relation complexe entre la réalité et la fiction, avec télescopages temporels, entre le passé, celui de la première moitié du siècle dernier et le présent. Une sorte de guérilla spirituelle, en tout cas un tressage complexe, mais bien maîtrisé (et avec des séquences fortes et parlantes) par les cinq comédiens, Noémie Carcaud, Pierre-Félix Gravière, Sophie Neveu, Rodolphe Poulain, Bachir Tlili, et le compositeur Jean-Damien Ratel également présent sur scène, et alors que le travail filmique élaboré avec Thomas Guiral s'inscrit intelligemment dans la même dynamique. L'intérêt du spectacle étant de voir sur le plateau un groupe de jeunes gens essayant de comprendre et de vivre ensemble leur temps, tous déclinant la conjugaison : « je pourrai(s), nous pourrions… ». Une question en acte : « que faire ? »

Jean-Pierre Han

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