Signal de détresse (MayDay)

MayDay de Dorothée Zumstein. Mise en scène de Julie Duclos. Théâtre national de la Colline à 20 h 30. Jusqu'au 17 mars, puis tournée. Tél. : 01 44 62 52 52.

C'est un projet passionnant et d'une belle ambition que propose Julie Duclos avec ce MayDay de Dorothée Zumstein, une pièce tirée d'un fait divers particulier dont l'historienne et journaliste anglaise Gitta Sereny, grande spécialiste par ailleurs de l'Holocauste, rendit compte dans un ouvrage au titre parfaitement éloquent, Meurtrière à 11 ans. Il s'agit bien de cela, d'une fillette d'à peine 11 ans donc qui tua à quelques semaines d'écart deux gamins de 3 et 4 ans. Gitta Seleny assista aux neuf jours du procès au bout desquels la jeune Mary Bell fut condamnée à perpétuité. Remise en liberté au bout de douze ans, elle refait sa vie sous un nom d'emprunt et a désormais une jeune enfant. Gitta Sereny la revoie cinq ans plus tard et décide de lui faire raconter son histoire. De ces entretiens va naître un deuxième ouvrage, Une si jolie petite fille : Les crimes de Mary Bell. Dorothée Zumstein s'est emparée de ce fait divers, a lu les ouvrages de Gitta Sereny et s'est même rendue dans la petite ville de Scotswod où se sont passés les crimes. De ce travail documentaire elle a tiré une pièce en deux parties qui mettent en exergue les figures féminines de la famille de Mary Bell, elle-même saisie à quarante ans alors qu'elle vit sous le nom de Kate Lyons, puis dans une chronologie inversée, à l'âge de dix ans. Apparaissent aussi la mère, Betty, et la « mère de sa mère », comme indiqué dans le générique du spectacle, Alice... Quatre personnages féminins pour tenter sinon d'élucider l'histoire, du moins pour en donner quelques éléments entre misère, coups et blessures, prostitution, inceste évoqués sur trois générations et alors que Mary accepte de se confier, dans la pièce auprès de journalistes, dans la réalité auprès de Gitta Sereny, parce que, dit-elle, « si je veux raconter mon histoire/C'est pour savoir ce qu'il y a dedans. » Voyage donc dans l'espace du dedans dans lequel les voix, de séquence en séquence, s'entremêlent savamment, espaces et temps bouleversés. La résolution scénique proposée par Julie Duclos sur le vaste (trop vaste ?) plateau du théâtre de la Colline pour être correcte ne parvient pas totalement à rendre compte de la complexité de l'histoire. On sent bien chez elle l'influence du cinéma dans l'agencement des séquences (son précédent spectacle dans le même théâtre, mais dans la petite salle, était inspiré de La Maman et la putain de Jean Eustache) les passages de l'une à l'autre, dans les mouvements des protagonistes, le tout d'ailleurs sur une musique (signée Krishna Levy) ad hoc, alors que l'utilisation de la vidéo nous renvoie aux personnages filmés en gros plans. Ce pourrait être du Hitchcock avec décor de maison en ruines, en découpe, évoquant les lieux des crimes, de passage et d'habitation tout à la fois. Un symbole aussi de la ruine mentale de Mary Bell avant qu'elle ne tente de se reconstruire. La grande machine mise en place par Julie Duclos, aussi intéressante soit-elle, semble à certains instants fonctionner à vide. La faute n'en incombe certainement pas aux interprètes des deux Mary, celle de 40 ans à qui Marie Matheron prête sa fièvre intérieure, et celle de 11 ans interprétée avec insouciance revigorante par Alix Riemer qui réalise là une étonnante performance.

Jean-Pierre Han

Dorothée Zumstein : MayDay. Éditions Quartett, 2017. 82 pages, 11 euros.

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