Une rareté poétique et théâtrale

Une saison en enfer d'Arthur Rimbaud. Mise en scène Ulysse di Gregorio. Théâtre du Lucernaire à 19 heures. Jusqu'au 5 mai. Tél. : 01 45 44 57 34.

On ne saurait l'inventer : Une saison en enfer de Rimbaud porté par Jean-Quentin Châtelain se donne dans une petite salle du Lucernaire baptisée… le Paradis ! Tentons d'en rester là pour ce qui est de cette histoire d'enfer et de paradis en prenant appui pour l'occasion sur la préface qu'Aragon écrivit en 1930 pour fustiger ceux qui, à l'instar de Claudel jadis, veulent à tout prix embrigader le poète dans la sphère chrétienne, lui qui « n'a jamais été chrétien » comme il est clairement dit dans le chapitre Mauvais sang. Reste que le metteur en scène de cette proposition théâtrale, Ulysse di Gregorio et son scénographe, Benjamin Gabrié ont souhaité, eux, plonger le spectateur dans le… Purgatoire en faisant référence à Dante et en s'inspirant des gravures de Gustave Doré, ce qui n'est pas mal vu. Il est vrai que rarement texte poétique aura connu autant d'exégèses qu'une Saison en enfer. Reste cependant aussi que la performance réalisée par l'immense comédien qu'est Jean-Quentin Châtelain, seul, immobile au milieu d'un cercle – sommet d'un volcan ? – toujours au plus près de l'incandescence des mots du poète, et dans toutes ses variations d'une séquence à une autre, est exceptionnelle. Ce qui n'est certes pas une surprise si on se réfère à ses prestations en solitaire sur des textes de Fritz Zorn, Blaise Cendrars ou encore Fernando Pessoa. Mais il atteint avec Rimbaud une rare intensité physique et psychique, d'un ordre quasiment hallucinatoire, rendant totalement justice à ce texte qui aura marqué de son empreinte toute la création contemporaine comme l'atteste, pour ne prendre qu'un exemple au plan théâtral, un auteur comme Brecht qui, dans sa pièce de jeunesse, Dans la jungle des villes, reprend in extenso des passages entiers d'Une saison en enfer…

Jean-Pierre Han

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