Jeux de massacre

Funny birds par Lucie Valon. Théâtre de la Cité Internationale. Jusqu'au 28 avril à 19 h 30. Tél. : 01 43 13 50 50.

On l'avait déjà perçu dans sa quête du Paradis (Paradis-impressions), le troisième volet de son triptyque commencé en fanfare avec Dans le rouge (l'Enfer) et poursuivi avec Blank (le Purgatoire), Lucie Valon, en clownesse virtuose ne manquait pas de dire le monde et son incohérence, s'autorisant du fait que clowns et bouffons peuvent toujours dire quelques vérités avec une certaine impunité. Avec Funny birds, elle récidive, mieux elle enfonce le clou tout en battant les cartes qu'elle a en main. S'extrayant pour la première fois des lumières de la scène elle œuvre dans l'ombre en tant que metteur en scène, lance son complice Christophe Giordano qui l'accompagne depuis les débuts des aventures de la compagnie qu'ils ont créée ensemble, La Rive ultérieure, sur le plateau (c'est également une première) et, toujours généreuse, lui adjoint cinq compagnons ! Ils sont donc six dans l'arène car il s'agit bien d'une arène, ce que semble bien suggérer la figure géométrique dessinée à même le sol (scénographie et costumes sont signés Pia de Compiègne). Trois hommes et trois femmes dans une parfaire parité. Six clowns donc – une foule par ces temps de misère – pour s'attaquer à la question des subprimes et autres plaisanteries du genre concernant la crise que nous vivons, six funny birds, de drôles d'oiseaux pour le dire un peu plus clairement, pas très recommandables ; comment pourraient-ils l'être dans le monde d'aujourd'hui dont le seul credo est le fric acquis par tous les moyens. Le spectacle qu'ils vont nous donner de leur rapacité est exemplaire. Le tout à partir du simple vol d'une pièce de 2 euros piqué dans la poche d'un cadavre tombé du ciel ou jeté d'on ne sait où… Le début de la fable est saisissant. Drôle d'oiseaux donc qui vont trouver toutes les combinaisons plus ou moins louches (mais parfaitement légales, n'est-ce pas ?) pour faire fructifier la petite pièce. Drôles d'oiseaux, des vautours, qui nous font irrésistiblement penser au titre du recueil de dessins de Chaval, Les Oiseaux sont des cons, ou de la connerie (entendez par là la saloperie) considérée comme un des beaux-arts. La démonstration orchestrée par Lucie Valon, interprétée avec un brio des plus réjouissants, chacun dans son registre mais dans un ensemble choral des plus singuliers, par Charlotte Andrès, Stéphanie Farison, Alban Gérôme, Christophe Giordano, Mathieu Poulet et Charlotte Saliou, réalisée à partir d'une série d'improvisations élaborées depuis des mois et des mois, fait mouche jusqu'à la scène finale de pur cannibalisme. Un beau et sanglant symbole peu ragoutant. Les six clowns s'ingénient, de séquence en séquence, à casser en petits morceaux la belle boîte financière comme des enfants peuvent démonter et casser des jouets qui leur résistent. C'est brillantissime et l'on songe à Dario Fo et à la rage dévastatrice de ses personnages de Faut pas payer ou de Mort accidentelle d'un anarchiste… La maîtrise scénique de Lucie Valon s'applique à tous les échelons de la réalisation (belle chorégraphie d'Isabelle Catalan). On aurait presque envie de parler de direction d'acteurs, même si chaque interprète évolue « à sa manière » et dans une grande liberté. Bien sûr ces funny birds ne sont pas les premiers à tenter d'évoquer et de démonter les mécanismes qui régissent le monde de la finance sur les planches du théâtre. Même l'économiste Frédéric Lordon s'y est attaqué. Et ne parlons même pas de la Saga des Lehman Brothers (Chapitres de la chute), de Stefano Massini, mais c'est bien la première fois que le sujet est abordé (mastiqué) de cette manière-là pour en faire une sorte de bouffonnerie ubuesque avec ses clowns des temps modernes, plus tout à fait clowns traditionnels, mais portant déjà le masque blafard de la mort. La nôtre, celle de notre monde, hélas.

Jean-Pierre Han

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