Un geste théâtral exceptionnel

Médée-Matériau de Heiner Müller. Mise en scène d'Anatoli Vassiliev. Création au Théâtre national de Strasbourg, tournée aux Bouffes du Nord à Paris, du 23 mai au 3 juin. Tél. : 01 46 07 34 50.

C'était en 2001 et la création de Médée-Matériau interprétée par Valérie Dréville et mise en scène par Vassili Vassiliev avait éclaté et marqué à tout jamais ceux qui à ce moment et dans les années qui ont suivi – car le spectacle a tourné ici et là durant plus de quatre ans – avaient pu voir ou plus exactement recevoir de plein fouet ce geste théâtral d'une puissance inouïe. Le spectacle était devenu quasiment mythique, et l'on se remémorait en boucle sa conception et la relation de travail aussi particulière que forte entre la comédienne et le maître russe dont elle avait fait la connaissance lors de sa mise en scène du Bal Masqué de Lermontov, en 1992, à la Comédie-Française, un spectacle dans lequel elle était distribuée. Antoine Vitez, le premier maître de Valérie Dréville qu'elle avait suivi à la Comédie-Française, avait disparu deux ans auparavant. Aujourd'hui artiste associée au Théâtre national de Strasbourg que dirige Stanislas Nordey, le premier désir de Valérie Dréville a été de pouvoir reprendre Médée-Matériau. Voilà qui est fait pour notre plus grand bonheur, mais ce faisant elle casse le mythe, comme Heiner Müller cassait à sa manière, et sans doute comme toujours chez lui en le revivifiant, le mythe de Médée. Cette reprise effectue donc cette double opération tout en permettant de réviser notre perception du spectacle. Encore s'agirait-il de s'entendre sur le terme de reprise. À y regarder de près, c'est en effet une nouvelle création qui nous est offerte, même si nombre d'éléments pourraient nous faire croire le contraire. Il ne pouvait d'ailleurs qu'en être ainsi avec Anatoli Vassiliev et Valérie Dréville en constant travail de recherche et d'expérimentation. Bien sûr si le texte de Heiner Müller, traduit par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger demeure le même, si à première vue le dispositif scénographique reste également à peu près le même, si la même comédienne est toujours là – mais peut-on être le (a) même à quinze ans de distance ? – toujours dirigée par le même metteur en scène, etc., rien ne saurait être pareil. Sans doute est-ce une lapalissade que de le dire, il n'empêche, le spectateur aura beau retrouver les mêmes gestes, les mêmes attitudes, la même profération du texte, rien n'y fera, autre chose est en train de se passer. Ne serait-ce que parce que l'époque a changé et la perception du spectateur avec. Reste alors que ceux dont je suis qui ont eu la chance de voir le spectacle lors de ses premières représentations chercheront presque malgré eux à déceler les similitudes et les différences entre les deux séries de création. Vaine tentative qui ne doit pas occulter les changements volontairement opérés par les protagonistes du spectacle. Ainsi Vassiliev avoue avoir compris lors des dernières représentations à Delphes qu'il lui fallait « élargir » le champ de sa scénographie en ajoutant un deuxième écran permettant d'avoir un image plus vaste encore que celle de la mer en perpétuel mouvement…, inscrivant ainsi l'œuvre dans un autre espace-temps rendant encore mieux compte de « la nouvelle dimension de la tragédie antique ». Alors que le spectacle s'ouvre sur le… silence et le texte de Médée-Matériau qui défile entièrement sur un écran. On saura donc tout de l'histoire de Médée du début, avec la trahison des siens en Colchide pour l'amour de Jason à sa fin, en passant par l'empoisonnement de la nouvelle femme de Jason, Créüse, la fille de Créon, et le meurtre-sacrifice des deux enfants de son couple. Cette dernière scène n'étant plus racontée, mais symboliquement représentée par deux petites poupées présentes sur le plateau depuis le début de la représentation et que Médée va tirer à elle et déchiqueter avant de jeter les « restes » dans le feu… L'entrée d'un pas décidé de Valérie Dréville intervient vers la fin du déroulé du texte. L'actrice vient s'installer sur une chaise posée sur une estrade, face au public, regard fixe, buste droit, jambes écartées ; elle ne quittera pas cette position durant tout le spectacle. La cérémonie peut commencer. Mais quelle langue parle donc Valérie Dréville-Médée ? Le texte, elle l'éructe, le désarticule, seul compte le souffle venu du plus profond de l'être, et non plus le sens. On saisit bien tel ou tel mot, voire telle ou telle phrase davantage parce qu'on vient de les lire et que quelques points d'accroche nous permettent tout à coup de les reconnaître, mais l'essentiel n'est pas là, bien sûr. Les mots sont comme mis à nu, comme l'actrice qui se dépouillera de ses vêtements également tout en gardant la même attitude, toujours face au public. Et c'est bien le corps déchiqueté de Médée que Valérie Dréville nous livre ainsi, tout en restant dans le présent de la représentation, car il ne s'agit pas pour elle de dire un texte, fût-il de Heiner Muller, et encore moins de l'interpréter, il s'agit simplement de sortir du plus profond de son corps les fondements de la matérialité verbale. Et c'est tout simplement exceptionnel.

Jean-Pierre Han

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