Festival d'Avignon In

De la séduction à la désillusion

Antigone de Sophocle. Mise en scène Satoshi Miyagi. Cour d'honneur du palais des papes, jusqu'au 12 juillet à 22 heures. Tél. : 04 90 14 14 14.

Antigone dans la mise en scène de Satoshi Miyagi a beau avoir été créé chez lui au Festival de la SPAC (Shizuoka Performing Act Center) qu'il dirige dans cette ville située à environ 150 kilomètres au sud de Tokyo, et d'où l'on peut voir le Mont Fuji, le spectacle proposé a tout l'air d'avoir été conçu spécialement pour la Cour d'honneur de palais des papes d'Avignon. Ce dont enfin tout le monde devrait se réjouir tant le nombre de réalisations théâtrales peu à leur place dans un tel contexte architectural est grand. Satoshi Miyagi qui avait triomphé il y a deux ans avec un superbe Mahabharata donné à la Carrière de Boulbon, lui, en homme avisé et maître de son sujet, répond avec grâce et exactitude à la commande, au « concept » qu'impose le lieu pour le grand événement. La vision scénographique qu'il nous offre placée sous la responsabilité de Junpel Kiz est de toute beauté : toute l'étendue du plateau est recouverte d'une eau peu profonde dans ou sur laquelle évoluent avec une lenteur qui efface le temps les vingt-neuf (pas moins) protagonistes de la tragédie, ombres blanches, âmes errantes glissant au son de la musique, entre percussions et sons électroniques (la musique est signée Hiroko Tanakawa, alors que le son a été conçu par Hisanao Kato et à Koji Makishima), omniprésente ; vaste étendue d'eau – l'Achéron bien sûr – sur laquelle viendra glisser à deux reprises le passeur, alors que les silhouettes démesurément agrandies des participants du rituel viennent flotter projetées de manière presque menaçante, sur le mur de la Cour d'honneur… La cérémonie funéraire est en place, il n'y manque pas le moindre petit amas de rochers, le principal destiné à Antigone au centre du plateau, les autres sur les côtés… En n'hésitant pas à utiliser des techniques théâtrales (on songe au nô bien évidemment) de son continent, avec notamment la volonté de dissocier ce qui est de l'ordre de la corporalité de ce qui est de l'ordre de la parole – chaque personnage de la tragédie est ainsi représenté par deux acteurs – l'un qui parle, l'autre qui agit, éliminant ainsi tout risque d'une inutile psychologisation, Satoshi Miyagi opère un étonnant renversement qui ne fonctionne pas toujours, la tendance du spectateur occidental étant de choisir l'une des deux options proposées au lieu de les saisir ensemble. Autre renversement, fondamental, celui de la proposition initiale du texte de Sophocle où l'élément premier sur lequel repose la tragédie est celui de la terre – celle à laquelle a droit Étéocle, celle qui est refusée à son frère Polynice – remplacé ici par… l'eau. Le plus surprenant cependant est le sort que Sotishi Miyagi fait au texte de la pièce, une pièce qu'il a pourtant déjà travaillée et mis en scène il y a plusieurs années de cela, en 2014, et qu'il a dans la traduction en japonais légèrement coupé ici et là (notamment à la fin), un texte qui aurait plutôt tendance à disparaître de la circulation. Car c'est bien là le défaut majeur de cette représentation : la mise à l'écart du texte et de ses vrais enjeux au détriment des images... Du coup le moment le plus réussi du spectacle est celui du prologue inventé avec malice par Satoshi Miyagi où, sur les bords du bassin, les comédiens viennent raconter à leur manière, très bande dessinée – Satodhi Miyagi connaît bien les mangas –, les péripéties de la pièce…

Jean-Pierre Han

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