Festival d'Avignon In

Mélo franco-vietnamien

Saigon de Caroline Guiela Nguyen. Gymnase du lycée Aubanel à 17 heures. Jusqu'au 14 juillet. Tél. : 04 90 14 14 14.

Un flot d'émotions, journalistes (enfin, certains) et public réunis sortent leurs mouchoirs à la fin de Saigon de Caroline Guiela Nguyen. Reste que le spectacle est une espèce d'ovni théâtral réalisé par une jeune femme de 36 ans bien de son temps, sortie de la très traditionnelle école du TNS, et la question que l'on se pose est de savoir comment cette metteure en scène qui n'en est pas à son coup d'essai a pu réaliser une telle œuvre bien désuète, « rétro » si on veut et sentimentale à souhait. Le temps justement Caroline Guiela Nguyen en joue à son aise, le contracte à l'envi entre 1956, deux ans après la défaite de Dien Bien Phu, et 1996 date à laquelle il a été possible pour certains Viet Kieu (vietnamiens établis hors du Vietnam) de pouvoir revenir dans leur pays d'origine. Temps contracté, nous glissons d'une époque à une autre, d'un pays à un autre, de Saigon au 13e arrondissement de Paris, toujours dans le même restaurant (le décor hyperréaliste ne bouge pas, seuls les changements de lumière varient et nous font voyager à travers l'espace et le temps). Voilà pour la toile de fond devant laquelle Caroline Guiela Nguyen a installé son histoire avec soldat amoureux d'une vietnamienne et s'inventant une vie et une famille qui n'existent pas pour la convaincre de l'épouser et de venir en France, jeune vietnamien quittant sa fiancée pour s'exiler en France d'où il reviendra quarante ans plus tard, laquelle fiancée qui s'en va pleurer dans sa salle de bain (en 1956, sic !) disparaîtra brusquement, patronne du restaurant dont le fils est l'un des fameux ouvriers-soldats embarqués de force pour servir dans une usine fabriquant des objets dangereux au début de la Deuxième Guerre mondiale (l'épisode est narré de manière pas très claire et avec une extrême discrétion…), etc. Voilà quelques-uns des personnages de cette mini saga sentimentale, petites histoires intimes qui malheureusement refusent de s'inscrire dans l'Histoire sur laquelle il ne s'agissait certes pas de s 'attarder ; c'est quand même une prouesse sur un laps de temps de quarante années que d'avoir réussi le tour de force de ne pratiquement rien évoquer des événements politiques qui se sont déroulés, même s'il ne s'agissait pas pour Caroline Guiela Nguyen de faire un spectacle évoquant les bouleversements de la société vietnamienne… On comprend par ailleurs aisément sa démarche ; elle est retournée au Vietnam, la pays de sa mère, à la recherche de ses propres origines ; elle s'est à l'évidence énormément renseignée, a accumulé les témoignages, mais toute la matière recueillie ne suffit pas pour faire une pièce de théâtre dans laquelle comédiens français et comédiens vietnamiens se partagent les rôles. En un mot il manque une véritable écriture, défaut déjà perceptible dans Le Chagrin, l'un de ses derniers spectacles. Et à vouloir trop brasser, les personnages perdent de leur profondeur et de leur complexité ; on navigue parfois à la limite de la caricature et toujours dans une superficialité de bon aloi. C'est sans doute cette superficialité (ne pas trop penser et rester dans des schémas convenus), celle des feuilletons télé qui plaisent tant… Ce fut une belle aventure humaine que ce travail réalisé alternativement entre la France et le Vietnam, il n'en reste malheureusement que de lointains échos sur le plateau.

Jean-Pierre Han

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