Festival d'Avignon In

Saga familiale

Ibsen huis d'après Henrik Ibsen. Mise en scène de Simon Stone. Festival d'Avignon. Cour du lycée Saint-Joseph. Dernière le 20 Juillet à 21 heures. Tél. : 04 90 14 14 14.

Ibsen huis, autrement dit, en français, la Maison d'Ibsen. Il n'y a pas tromperie sur la marchandise. Une maison en bois et en verre trône effectivement au milieu de la cour du lycée Saint-Joseph. Elle occupe même pratiquement tout le plateau et on pourra y voir tout ce qui s'y passe. La sonorisation nous permettant même d'entendre paroles, conversations intimes et bruits divers (de cuisine notamment) de l'intérieur. Un petit coup de tourniquet (ça tourne beaucoup) et une autre face de ladite maison nous est offerte… Magnifique, c'est signé Lizzle Clachan. La maison d'Ibsen donc dont nous nous attendons à découvrir les coins et les recoins. C'est le jeune et très talentueux metteur en scène australien Simon Stone dont on a pu apprécier récemment un superbe Médéa et dont on attend un Tchekhov (Les Trois sœurs) la saison à venir, qui nous sert de guide et d'hôte tout à la fois. En toute légitimité puisqu'il a déjà monté plusieurs pièces du dramaturge norvégien. Sauf que cette fois-ci ce sont des extraits habilement agencés qui nous sont proposés, en vrac Sollness le constructeur, Un ennemi du peuple, Petit Eyolf, Maison de poupée, Hedda Gabler… Habile montage pour mieux nous faire connaître l'œuvre de l'auteur ? Pas forcément, car Simon Stone prend plutôt appui sur elle, pendant que le spectateur s'évertue à reconnaître tel ou tel extrait de pièce, pour mieux bâtir sa propre fiction, ce qui deviendra évident dans la deuxième partie du spectacle long d'un peu moins de quatre heures. D'Ibsen à Simon Stone donc. Une fiction terrifiante, mais qui emporte l'adhésion dans l'exacte mesure où elle est construite comme un feuilleton télévisuel (un de plus dans cette édition du Festival d'Avignon – voir Saigon tout particulièrement). Feuilleton cauchemardesque centré sur une famille, avec ses secrets peu à peu dévoilés, tournant autour de la figure majeure d'un architecte connu aussi brutal que retors sous des dehors de grande rigueur et dont on apprendra qu'il a abusé des gamines de son entourage et dont le fils bien évidemment devenu homosexuel mourra du sida… Le rôle est interprété à la perfection par une des figures majeures de la troupe du Toneelgroep d'Amsterdam avec laquelle Simon Stone a travaillé, Hans Kesting. Passage d'une sorte de représentation de l'univers paradisiaque d'une famille dont la maison est le si beau symbole à l'enfer avec la mise au jour de sa structure interne après un incendie, puis à sa reconstruction par un membre de la famille (Janni Goslinga) qui a voulu fuir des années durant, a sombré dans l'alcoolisme, s'en est sortie et est revenue irrésistiblement attirée et dans une sorte de tentative de rédemption. Inutile de préciser que sa démarche est vouée à l'échec. On passe donc bien du paradis (la si belle maison moderne du début) à l'enfer (les ruines carbonisées de la demeure). On le voit, l'univers de cette Maison d'Ibsen est d'une noirceur sans faille. Avec une mise en scène impeccable et une distribution comme toujours de haute volée composée par les acteurs du Toneelgroep d'Amsterdam qui commencent à nous devenir familiers, et pourtant il y a dans tout cela, au plan esthétique, quelque chose de très aseptisé : tout y est propre et finalement bien léché, même ce qui est de l'ordre de la ruine et du déchet, pour une histoire qui ressortit davantage au feuilleton télévisuel avec ses retours en arrière et l'éclairage de la famille sur plusieurs générations, un vraie saga, et dont le spectateur est l'heureux témoin-voyeur…

Jean-Pierre Han

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