Festival d'Avignon In

Les Bonnes de Genet, vraiment ?

De Meiden (Les Bonnes) de Jean Genet. Festival d'Avignon. L'autre scène du grand Avignon – Vedène. 15 heures le 21 juillet. Tél. : 04 90 14 14 14.

Quels fils (rouges) relient les différents spectacles programmés lors d'un festival, celui d'Avignon tout particulièrement ? C'est forcément un petit jeu auquel nous aimons nous adonner dans nos rares moments de liberté ou lorsque l'ennui nous saisit lors d'une représentation, sans forcément trouver une quelconque réponse. J'ai déjà évoqué la forte volonté des artistes de raconter des histoires, à l'eau de rose comme dans Saigon, haletantes et embrouillées comme dans Ibsen huis ou Les Parisiens, sur le mode du feuilleton. Il y a bien sûr d'autres fils que l'on pourrait tirer, celui du côté propre, chic et choc des choses, aseptisé du traitement de ces histoires. Entre les mises en scène d'Ibsen huis et de De Meiden (les Bonnes) respectivement de l'australien Simon Stone et de la britannique Katie Mitchell tout deux nés en 1964, il y a un autre point commun, celui concernant leurs distributions composées des formidables acteurs néerlandais du Toneelgroep d'Amsterdam qui est dirigé par Ivo van Hove celui-là même qui nous a infligé l'année dernière dans la Cour d'honneur du palais des papes des Damnés de triste mémoire. Mieux, la comédienne Marieke Heebink éblouissante dans la Médéa monté par Simon Stone cette saison au théâtre de l'Europe-Odéon interprète l'une des deux bonnes (Claire) dans la pièce de Jean Genet présentée par Katie Mitchell cet été. Faut-il tirer des conclusions de ces rapprochements, en élargissant le propos et en affirmant que nous sommes de plus en plus sous influence des dramaturgies venues du nord (voir aussi Ostermeier en icône incontournable, et quelques autres). Bon, mais ceci est une autre affaire. En tout cas, De Meiden (les Bonnes) revues et corrigée (!) par Katie Mitchell dans la scénographie représentant'un appartement ou une suite d'un luxe glaçant tel qu'il s'en étale le long des pages de Marie-Claire ou de Elle, appartient bien à cette « tendance » nordique qui, de prime abord, semble à l'opposé de l'univers de Genet. Trahisons ? L'auteur en a connu bien d'autres. Mais cette fois-ci dans cette rubrique, Katie Mitchell va beaucoup plus loin. Ses deux bonnes n'ont plus grand-chose à voir avec les modèles de Genet puisé dans la réalité à savoir les actes criminels des sœurs Papin en 1933 au Mans, qui inspirèrent nombre d'écrivains et de cinéastes. Claire et Solange, les noms que Genet leur a attribués deviennent dans la mise en scène de Katie Mitchell des émigrées polonaises venues se faire exploitées à Amsterdam alors que Madame avec laquelle elles ont directement affaire, et alors qu'elles ont réussi à faire jeter Monsieur en prison, est ici un… travesti au prétexte que Katie Mitchell en bonne militante féministe, ne pouvait se résoudre à parler d'une femme exploitant d'autres femmes ! Elle préfère, dit-elle s'appesantir sur la « vraie » lutte des classes. Et ne manque pas au passage de faire allusion à l'actualité en parlant, tout comme Simon Stone d'ailleurs, des réfugiés et des immigrés. Dans son texte Comment jouer les Bonnes'' Genet avait pris soin de préciser que « une chose doit être écrite : il ne s'agit pas d'un plaidoyer sur le sort des domestiques. Je suppose qu'il existe un syndicat des gens de maison – cela ne nous regarde pas ». Apparemment Katie Mitchell n'a cure de cet avis, pas plus que de quelques autres émis dans le même libelle. Pourquoi pas si seulement on retrouvait la langue flamboyante de l'auteur, ce qui n'est pas le cas le spectacle étant joué en néerlandais et en polonais et ayant semble-t-il subi de beaux affadissements… Personne ne niera le talent théâtral de Katie Mitchell qui a fait ses preuves par ailleurs. Reste qu'avec ce travail sur les Bonnes on se demande à quoi il a bien pu servir.

Jean-Pierre Han

Jean-Pierre Han

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