Le retour de Ruzante, enfin !

Les Noces de Betia de Ruzante. Mise en scène de René Loyon. Théâtre de l'Épée de Bois, jusqu'au 15 octobre, à 20 h 30. Tél. : 06 61 96 62 52.

La saison commence sous les meilleurs auspices, avec l'auteur italien Ruzante injustement disparu de nos scènes depuis des lustres et enfin « réhabilité » par un authentique artisan de la chose théâtrale (il en reste relativement peu), qui poursuit inlassablement dans le domaine public, et sans doute non sans difficultés, la mission qu'il s'est assignée depuis toujours, il s'agit de René Loyon. C'est une pièce de jeunesse de l'auteur-acteur Ruzante, de son vrai nom Angelo Beolco, Les Noces de Betia, l'une des rares à avoir été écrite en vers et en dialecte padouan, que Loyon a choisi de monter. Si elle n'a pas encore la violence et toute l'inventivité verbale de la Moscheta son chef-d'œuvre, ces Noces de Betia annoncent en bien des points les œuvres qui vont suivre, ne serait-ce que parce que l'on retrouvera de pièce en pièce des personnages féminins portant le nom de Betia (dans la Moscheta comme dans Bilora qui débute d'ailleurs pratiquement comme ces Noces…), et que, bien entendu on se trouve plongé dans l'univers de la paysannerie où l'auteur lui-même n'apparaît pas encore comme il apparaîtra régulièrement par la suite. C'est là une de ses inventions, parmi bien d'autres par rapport à la comédie traditionnelle qu'il connaissait parfaitement et qu'il renouvelle. Le paradoxe voulant qu'il représente ses spectacles plutôt réalistes sur le monde paysan avec ses humiliés et ses offensés pour les belles familles de Ferrare et de Venise au début du XVIe siècle… Il fallait pour l'équipe réunie par René Loyon trouver la matière adéquate à partir de laquelle œuvrer. C'est chose faite avec la traduction de Claude Perrus qui est parvenu à inventer des équivalences linguistiques à la langue de Ruzante s'en allant sur des chemins qui ne sont pas sans évoquer un Rabelais né une quarantaine d'années après la disparition de l'auteur padouan. Et les comédiens presque tous frais émoulus de différentes écoles de théâtre (René Loyon a toujours été attentif aux problèmes de formation et de transmission), aux côtés de leurs aînés, Yedwart Ingey, vieux compagnon de route de la compagnie RL, et Marie-Hélène Peyresaubes, s'en donnent à cœur-joie dans la pièce qui reprend le fil des intrigues et des imbroglios classiques de la comédie italienne, mais en les décalant sans cesse et en ajoutant de belles et réjouissantes considérations philosophiques et autres palabres sur l'Amour comme celle émise par Zilio (Charly Breton) : « J’ai toujours entendu dire, comme parole d’Evangile, que notre monde sans amour ne pourrait pas durer plus de deux heures, et qu’aussitôt après viendrait la fin des temps »… Et alors que tout s'achève par un étonnant pacte entre les deux couples en scène (Charly Berton, Maxime Coggio, Olga Mouak et Lison Rault) qui décident d'aller se donner du plaisir à quatre, avec toutes les combinaisons possbles, plutôt que de se chamailler. Superbe et très ironique leçon de liberté jouée avec une belle alacrité dans un décor réduit au minimum : plateau quasiment nu, « quatre planches et pas grand-chose » suffisant amplement pour célébrer l'acte théâtral.

Jean-Pierre Han

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