Le grand art de Dominique Valadié

Au but de Thomas Bernhard. Mise en scène de Christophe Perton. Théâtre de Poche Montparnasse. Jusqu'au 5 novembre à 21 heures. Tél. : 01 45 44 50 21.

Monstre littéraire et théâtral, Thomas Bernhard a peuplé son œuvre d'êtres à sa ressemblance quand il n'est pas tout simplement question de lui-même, hommes ou femmes comme dans la pièce Au but justement, tous avec une bonne part de monstruosité, hors normes en tout cas très certainement. Pour les faire vivre, pour que leurs imprécations toujours formulées en boucle, dans une répétition qui se développe d'infimes variations en infimes variations mais qui s'affirme crescendo comme dans le Boléro de Ravel, il faut des acteurs exceptionnels. On l'a encore vu récemment avec les comédiens lituaniens dirigés par Kystian Lupa, on l'avait vu avec François Chattot, avec Serge Merlin encore. On le voit aujourd'hui avec Dominique Valadié qui porte littéralement le personnage principal d'Au but de bout en bout, jusqu'« au but » final, ne laissant à personne, ni à sa fille quasiment muette, ni à l'auteur invité dans sa maison au bord de la mer à Katwijk (aux Pays-Bas) et qu'elle finit par faire taire, le soin d'émettre une quelconque opinion argumentée sur ce qui fait le moteur du spectacle : une prétendue discussion à propos d'une représentation d'une pièce au titre déjà emblématique, Sauve qui peut, du fameux auteur. Un spectacle qu'elle et sa fille ont vu et sur lequel elles ont un avis diamétralement opposé. Elle, la mère, rejetant la pièce qui n'épargne rien ni personne, démolit tout jusqu'à la nausée, une pièce très bernhardienne en somme, au contraire de sa fille. Ce que réalise Dominique Valadié est simplement prodigieux ; elle illumine de son talent le personnage de la mère, une bourgeoise veuve du propriétaire d'une fonderie et dont la marotte consistait à dire à tout bout de champ : « Tout est bien qui finit bien »… D'un personnage qui pourrait être terne à force de ratiocination, elle parvient à détailler d'une simple inflexion de voix toutes les subtilités de son terrifiant raisonnement. Presque toujours assise, elle devient gigantesque (monstrueuse ?) lorsqu'elle se lève et arpente la petite scène du Poche Montparnasse chaudement habillé par le metteur en scène Christophe Perton qui signe également la scénographie avec Barbara Creutz Pachiaudi. Dominique Valadié est d'autant mieux mise en lumière que face à elle, dans un rôle presque muet, Lina Braban accomplit une performance de tout premier ordre ; d'une présence physique d'une force étonnante (on la verrait bien dans le rôle principal d'Yvonne princesse de Bourgogne !), elle ne cesse de circuler sur la scène pour faire les bagages pour la maison du bord de mer, entassant dans une malle vêtement sur vêtement avec une méticulosité obstinée, s'opposant par sa seule présence aux discours de sa mère. Le retournement opéré dans la deuxième partie du spectacle avec l'arrivée de l'auteur bien falot de Sauve qui peut ne durera pas longtemps, la mère reprenant très vite le dessus et Dominique Valadié irradiant encore davantage… Du grand art toujours au service d'un grand auteur, orchestré, ici, par le metteur en scène, Christophe Perton.

Jean-Pierre Han

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