Le théâtre et ses limites

Tarkovski, le corps du poète, textes de Julien Gaillard, Antoine de Baecque et Andréï Tarkovski. Mise en scène de Simon Delétang. Théâtre national de Strasbourg, jusqu'au 29 septembre à 20 heures. Tél. : 03 88 24 88 00. Puis Théâtre des Célestins à Lyon du 11 au 15 octobre.

Le cinéaste Andreï Tarkovski, à l'instar d'un Antonin Artaud au théâtre, fait partie des grandes figures mythiques qui forcent l'admiration jusqu'à la fascination d'autres créateurs prêts à en découdre avec la vie, les œuvres et la pensée de ces êtres d'exception. On comprend aisément cette tentation qui est un piège dont ils parviennent à se sortir avec plus ou moins de réussite ; il y a dans cette démarche quelques chose qui est de l'ordre de l'impossibilité, ces grandes figures restant à tout jamais insaisissables dans leur génie même. La tentative de Simon Delétang de rendre compte de l'itinéraire spirituel d'Andreï Tarkovski, pour être d'un belle et honnête rigueur intellectuelle et artistique, n'échappe pas à cet écueil et se heurte à ses propres limites. Certes son spectacle a été élaboré à partir d'un très sérieuse documentation, et la première partie est la retranscription en russe, avec projection de la traduction sur un grand rideau noir, d'un texte d'Antoine de Baecque sur le cinéaste, un texte qui tourne fort intelligemment le dos à toute hagiographie béate. C'est un avant-propos au spectacle lui-même que nous martèle avec ironie Pauline Panassenko avant que ne retentissent des chœurs d'hommes de chants orthodoxes… Rideau et deuxième partie (ou première si l'on veut : nous entrons dans le vif du sujet avec l'itinéraire spirituel de ce « martyr » de la création qu'est Andréï Tarkovski). Début du voyage dans un espace-temps particulier entre rêve et réalité, entre monde des morts et monde des vivants. Le rideau s'ouvre sur la vaste chambre d'hôtel de Nostalghia, l'avant-dernier des sept grands films du cinéaste, reproduite à l'identique. Un film qui est dédié et est un hommage à sa mère… et il sera effectivement question de la mère du réalisateur dans le montage de textes tirés de son journal et de ses écrits qu'a effectué Simon Deletang. Allongé sur le grand lit face au public, Tarkovski-Nordey qui s'est fait le visage de son illustre modèle, visage émacié, fine moustache… et est le corps même du poète, pour reprendre le titre du spectacle, navigue entre deux mondes. « J'ai fait un rêve cette nuit. J'ai rêvé que j'étais mort »… Étonnant no man's land dans lequel interviennent membres de sa famille, personnages l'ayant côtoyé, vrais-faux spectateurs et journalistes le questionnant, etc. Les éléments de la vie de Tarkovski, sont évoqués, ses films « analysés », sa pensée disséquée. Stanislas Nordey confère à son personnage une véritable puissance magnétique, celle d'un artiste dans sa recherche de l'absolu, engagé dans une recherche quasiment mystique, alors que les excellents Thierry Gibault, Jean-Yves Ruf et à nouveau Pauline Panassenko donnent corps dans leur étrangeté même, aux différents personnages, apparaissant et disparaissant par portes et fenêtres tels des figures fantomatiques. Le parcours théâtral proposé par Simon Delétang est sinueux, avec ses moments forts et d'autres plus faibles. Moment inouï et d'une force admirable : celui de l'apparition du tableau de la Madonna del Parto de Piero della Francesca dans une séquence qu'Hélène Alexandridis (la femme, la mère) illumine de tout son immense talent. Mais la même question a dû tarauder le metteur en scène-concepteur du spectacle : comment ne serait-ce qu'approcher le génie du cinéaste ? Il tente une autre approche en faisant appel à Julien Gaillard, autre fervent admirateur de Tarkovski. Julien Gaillard est poète (lui aussi) ; sa proposition dans la troisième partie de l'ensemble tranche singulièrement avec ce qui a été jusqu'alors présenté, même si Stanislas Nordey mène les débats toujours avec la même passion, même si ses partenaires l'aident au mieux et avec la même rigueur, même si la simple présence d'Hélène Alexandridis demeure captivante, il y a là une singulière césure. On vous l'a dit : c'est quasiment mission impossible que d'approcher et de rendre compte du génie d'un artiste qui est la démesure même. Mais c'est là une tentative qui mérite le respect.

Jean-Pierre Han

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