Le Grand souffle de la vie

L'Homme hors de lui de Valère Novarina. Mise en scène de l'auteur. Théâtre national de la Colline. Jusqu'au 15 octobre à 19 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

simon_gosselin_-_lhomme_hors_de_lui_-_17-09-17-42.jpg Que Wajdi Mouawad, le nouveau directeur du théâtre de la Colline, ait décidé pour la première programmation entièrement de son cru, de donner la parole à Valère Novarina est un acte d'un symbolisme fort, celui d'un théâtre voué à l'écriture certes, mais une écriture qui sait se faire chair. Et de quelle manière ! Valère Novarina, en véritable démiurge de la scène – il écrit, met en scène, gère l'espace qu'il peuple et agence avec ses propres œuvres picturales ; ne lui resterait plus qu'à occuper physiquement la scène, ce qu'il fait épisodiquement de manière étonnante dans les lectures qu'il donne –, nous offre avec cet Homme hors de lui un nouvel opus, une pierre de plus à l'ensemble de son œuvre qui forme, par-delà ses multiples déclinaisons, un corpus d'une cohérence absolue. Et cela en une heure de temps (chrono en main) pour cause d'horaire de programmation d'un spectacle dans l'autre salle de la Colline…  Le compositeur Stravinski expliquait qu'un artiste n'est jamais mieux inspiré que lorsqu'il est en prise avec des contraintes qui lui sont imposées ; celle, temporelle, dictée à Novarina s'avère bénéfique. Il a dû resserrer son écriture, ne plus se laisser aller à l'infinie variation de ses thèmes favoris, lesquels sont toujours bien là, mais comme ramassés, ce qui leur confère une force nouvelle. Bien sûr, tout cela se développe à partir de son immense et très savant travail sur la langue, avec ses trouvailles et ses fulgurances, avec ses obsessions aussi, formant le socle d'un discours (pas forcément aux animaux !) ressassé dans une spirale infernale, et cependant très jouissive. Et cela tape fort cette fois-ci ; la confrontation presque frontale due, je l'ai dit, à la contrainte temporelle du théâtre, mais pas seulement ; l'âge venant Novarina resserre aussi son discours, est clairement énoncée. Il s'agit bien toujours d'une conférence sur l'humaine condition (avec toutes ses multiples références bibliques) face à sa disparition, face à la mort. Le combat perdu d'avance est présenté d'emblée ; le pièce s'achève d'ailleurs sur le cri de « Mort à la mort ! ». L'Homme hors de lui aura évolué sur quatre actes, l'Homme, le Vivant malgré lui, se métamorphosant en Bonhomme de terre, puis le Déséquilibriste pour s'achever en Chanteur en perdition, autant de personnages incarnés puis désincarnés par un acteur novarinien de premier ordre, Dominique Pinon qui leur confère une puissance, une tension ludique hors norme. À lui seul, avec l'appui de l'ouvrier du drame, Richard Pierre, responsable de la manipulation des tableaux présentées comme autant de cartes à jouer géantes, et le toujours fidèle accordéoniste, Christian Paccoud, il porte au sens littéral du terme le spectacle, lui insufflant rythme et vie, le rythme de la vie même, dans un spectacle en perpétuel mouvement. Du grand art, vraiment.

Photo ©Simon Gosselin

Jean-Pierre Han

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