Un impossible pari ?

La Pomme dans le noir d'après Clarice Lispector. Mise en scène de Marie-Christine Soma. MC 93 Bobigny. Jusqu'au 8 octobre, à 20 heures. Tél. : 01 41 60 72 72.

On ne pourra guère reprocher à Marie-Christine Soma, surtout connue pour son travail sur la lumière, de manquer d'ambition dans le choix des textes qu'elle met en scène. Son premier essai solo en 2010 (elle a travaillé en duo avec Daniel Jeanneteau) portait sur Les Vagues de Virginia Woolf. La voici aujourd'hui qui se saisit d'un autre roman, celui de la brésilienne Clarice Lispector, La Pomme dans le noir, traduction littérale du titre du livre devenu Le Bâtisseur de ruines dans son édition française. Il ne serait pas illégitime de trouver quelques points communs entre Les Vagues et La Pomme dans le noir en dehors du fait que les deux livres bouleversent quelque peu les structures traditionnelles du genre romanesque, préférant se développer dans les soubassements de la conscience de leurs personnages. Tout deux sont aussi des romans d'apprentissage dont Marie-Christine Soma a elle-même assuré l'adaptation ainsi que les lumières, ça va de soi, laissant tout de même à Mathieu Lorry-Dupuy le soin d'assumer la scénographie (il signe également la scénographie du Haute surveillance que l'on vient de voir). Mathieu Lorry-Dupuy a imaginé pour La Pomme dans le noir un espace, non plus nu comme dans la pièce de Genet, mais délimité par un mur en bois en fond de scène et une sorte de frontière de terre construite en cours de spectacle sur le devant de la scène par le personnage principal, un certain Martin incarné par Pierre-François Garel, arrivant d'une ville lointaine, en fuite après avoir, pense-t-il, commis un crime. Il s'est enfoncé dans la nuit, a traversé d'immense territoires (nous sommes au Brésil) avant d'arriver, épuisé et assoiffé, dans une ferme dont la propriétaire, Victoria, une femme apparemment forte et autoritaire garde sous sa protection une jeune cousine fragile et hypersensible, Ermelinda. Contre le gîte et le couvert, Martin va devenir garçon de ferme, homme à tout faire dans cet endroit au milieu de nulle part, une sorte de véritable no man's land… seulement fréquenté par un quatrième personnage, un vieil homme incarné – c'est vraiment le terme – par Carlo Brand qui aura également pour charge de dire/lire quelques pages du livre. C'est là une réponse de l'adaptatrice du roman que d'user de ce subterfuge pour établir la liaison entre le roman et le théâtre (et inversement) ; pas sûr que cela fonctionne forcément bien. C'est au contact de ces femmes, de la nature, que la transformation de Martin qui s'est présenté comme ingénieur (qu'il n'est pas) va s'opérer. Rien n'est plus difficile au théâtre que de faire vivre le silence et de remplir l'espace vide. L'accroche est toujours délicate et Marie-Christine Soma ne parvient pas à assumer et à vraiment faire théâtre de cette situation. Elle a pourtant réuni un quatuor de comédiens de haute volée (Carlo Brand, Pierre-François Garel, Dominique Reymond, Mélodie Richard). La mauvaise surprise est de voir la superbe comédienne qu'est Dominique Reymond peiner à trouver ses marques et le véritable registre de jeu de son personnage, et n'y parvenir que dans la dernière partie du spectacle. Elle est comme le symbole d'une représentation qui ne tient pas les promesses qu'elle s'était assignée.

Jean-Pierre Han

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