Le retour des Deschiens

Bouvard et Pécuchet/ Gustave Flaubert, Jérôme Deschamps. Espace Cardin, Théâtre de la Ville, jusqu'au 10 octobre, puis reprise à partir du 22 juin. Tél. : 01 42 74 22 77.

En nous proposant un spectacle d'après Bouvard et Pécuchet de Flaubert, Jérôme Deschamps réussit le prodige, non pas forcément de rendre compte fidèlement du livre inachevé de l'auteur, mais d'abolir un élément essentiel de l'essence du théâtre, celui de la temporalité. En d'autres termes, il nous propose une forme théâtrale qu'il a inventée voilà bien longtemps, celle consacrée aux Deschiens créés il y a maintenant près de quarante ans. Rien n'a bougé, et forcément la mécanique est réglée comme du papier à musique. La seule question que l'on se pose est de savoir si cette mécanique fonctionne toujours auprès d'un public qui, lui, forcément, n'est plus tout à fait même, a vieilli et est passé à d'autres fredaines ou est tout nouveau et pour qui ce type de spectacle est une découverte… Les Deschiens dans leur immuable éternité… Avec bien sûr, un duo comique de premier ordre – c'est le b a ba de ce genre d'entreprise –, Bouvard donc et Pécuchet, merci Flaubert que les gens de théâtre ces derniers temps se sont mis à piller. Un duo avec un grand dégingandé ou en caoutchouc, impayable Micha Lescot, et un petit bedonnant, Jérôme Deschamps en personne. Les deux sont faits pour s'entendre, se compléter et dévider le flot de sottises attendu : Flaubert avait songé sous-titrer son roman Encyclopédie de la bêtise, cela ajouté au fameux Dictionnaire des idées reçues apparaissant à a fin du roman, voilà qui ouvrait les vannes de l'imagination de Jérôme Deschamps qui ne se fait pas faute de se priver de l'aubaine et quitte délibérément le chemin tracé par l'auteur après lui avoir été relativement fidèle quelques instants (le début). Nous sommes chez les Deschiens on vous le dit, et l'invention et l'apparition de deux autres olibrius sortis de la tribu, formidable Pauline Tricot et Lucas Hérault, nous envoie vers d'autres horizons que ceux prévus par Flaubert, tout cela dans un décor ad hoc signé Félix Deschamps. À ce train les spectacles de Deschamps et de ses Deschiens vont devenir des pièces de musée. Figées à tout jamais.

Jean-Pierre Han

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